Judith et Holopherne

« Deux personnes avaient déjà pris place sur les sièges en tissus rayé.
Deux hommes d’allure singulière, pensai-je en me hissant sur la pointe des pieds pour propulser ma valise vers le porte-bagage au-dessus du miroir où je surpris le regard du passager à la barbe rousse s’accrocher un instant au premier bouton de nacre de mon chemisier.
Le siège à côté du mien était libre. J’y posai mon sac à main en glissant les anses dans l’accoudoir, roulai en boule mon écharpe indienne dans le creux de l’appui-tête, y enfouis mon visage à demi et observai mes voisins à la dérobée.
Je venais de traverser sans fermer l’œil l’Autriche, l’Allemagne, la moitié de la France, et Paris d’Est en Ouest après avoir donné cette conférence sur Lucas Cranach dans le grand musée de Vienne au nom imprononçable.
Autant dire que j’étais épuisée.
Barbe rousse portait avec élégance une chemise empesée sous un gilet à grands carreaux et une veste de tweed. Il laissait sans retenue couler vers moi son regard bleu, agrandi par des lunettes cerclées d’écaille.
Le deuxième homme m’intriguait. Il gardait les yeux fermés mais son maintien hiératique, sa bouche close dans un demi sourire sous des pommettes saillantes, ses longues mains brunes posées à plat sur ses cuisses, n’étaient pas ceux d’un dormeur. Lui aussi portait un gilet mais de toile brute et plein de poches déformées par ce que j’imaginai être des objectifs, des carnets, des gris gris. Un anthropologue de retour d’Afrique, inventai-je en avisant un masque à grands yeux en fibres végétales allongé comme un nouveau né sur le porte-bagages au-dessus de sa chevelure en bataille.

— do, sol, la, mi… Voie une, le TGV numéro huit-mille-sept-cent-vingt-trois à destination de Quimper va partir, prenez garde à la fermeture automatique des portes, attention au départ !

Je me sentais glisser dans une douce torpeur.
— votre sac…, s’il-vous plaît, murmura un jeune-homme en tee-shirt et jean noirs, penchant vers moi son visage pâle emmanché sur un long cou.
J’obtempérai dans une esquisse de sourire pendant que l’étudiant farfouillait frénétiquement dans un barda informe. Il finit par en extraire un casque audio dont il couvrit ses oreilles et une console de jeux vidéo à l’écran de laquelle son regard s’arrima immédiatement. Je fermai enfin les yeux, bercée par le ballotement léger du train en marche.

Elle se dressait au-dessus moi de toute sa hauteur sous un extravagant double chapeau carmin et sang de bœuf. Du visage de cette géante aux longues boucles blond vénitien, je ne distinguais que la moue d’une petite bouche corail et le menton pointu en avant d’un cou charnu, le reste était dissimulé par un étrange masque en fibres végétales vermillon et crème. Une robe de velours grenat ajourée de soie blanche à la mode des années 1530 dénudait ses épaules et soulignait trois rangs de colliers en vermeil. Ses deux mains gantées étaient l’une serrée autour du pommeau d’une épée qu’elle tenait bien droite, l’autre posée sur une effrayante tête coupée dont le sang gouttait sur la pierre du parapet auquel je m’appuyai pour ne pas vaciller. Un masque africain à grands yeux mi-clos cachait la face du supplicié.

Quand l’obscurité envahit tout, je tombai à genoux et gémis de terreur. Je sentis une pression sur mon bras :
— tout va bien Madame ?
J’écarquillais les yeux mais n’y voyais toujours rien. Désorientée, je ne répondis pas.
— parce qu’au ton de votre voix, vous sembliez très effrayée, repris l’homme en face de moi que mes yeux s’habituant à la pénombre distinguaient à présent.
— un vilain rêve, … bredouillai-je en cherchant à tâtons mon téléphone dans mon sac, essayant en vain de l’allumer. Zut de zut, plus de batterie !
Le train est arrêté dans ce tunnel depuis combien de temps ?, interrogeai-je d’une voix faible.
— Deux heures déjà et une seule annonce laconique parlant d’un arrêt pour un temps indéterminé qui serait dû à une panne électrique…
— ce n’est pas bon signe, je crois bien qu’il va falloir être très patient, renchérit l’anthropologue en réprimant un bâillement.
L’ovale du visage de l’étudiant, baigné d’un halo de lumière bleue, semblait flotter dans l’ombre et le cliquetis de ses doigts sur les boutons de la console enflait puis retombait, puis enflait à nouveau, comme un ressac.

Pas de téléphone, probablement pas de réseau dans le tunnel de toute façon, impossible de lire dans l’obscurité et plus du tout envie de dormir : quelle barbe !, songeai-je en tentant d’atténuer un énorme soupir.

— Et si vous nous racontiez ce qui vous a fait si peur dans ce rêve ?, intervint l’homme à la veste de tweed.
— bonne idée, ajouta son voisin en souriant.
— Euh… pourquoi pas, soufflai-je, plus intimidée par ces deux inconnus que par le public venu écouter mon exposé de la veille.
J’entrepris alors de leur décrire de mon mieux ma vision de la femme tenant une tête coupée.
— Hum, intéressant, opina barbe rousse. Ce n’est pas Salomé avec la tête de Jean-Baptiste, puisqu’elle tient une épée, ajouta-t-il.
J’accueillis avec une mine réjouie cette réplique d’initié :
— Je vois que vous êtes un connaisseur Monsieur !
Je le laissais poursuivre.
— Oui, l’iconographie, c’est mon dada… Donc si ce n’est pas Salomé, c’est Judith qui tient la tête d’Holopherne. Seulement voilà, un général de Nabuchodonosor avec un masque africain pose problème…
— j’ai mon idée sur la question…, intervint l’autre voyageur.
Je ne faisais qu’entrevoir leurs visages mais la conversation engagée entre nous rendait la pénombre moins hostile et donnait aux évènements une tournure réjouissante.
— Ne nous laissez pas sur notre faim !, supplia le barbu.
— oui, dites-nous votre façon de penser, invitai-je avec gourmandise.
— eh bien…, je pense à une vengeance. Une vengeance commanditée par une femme bafouée, lâcha l’explorateur, sûr de son effet.
Il marqua une pose, garda un instant les yeux clos, comme pour puiser loin dans sa mémoire les détails de son récit et reprit:
— votre géante est probablement le fantôme d’une aristocrate portugaise du XVIIe siècle liée d’amitié avec la princesse Lueji, fille du souverain des Lunda, en Angola.
— Nous voici sur le continent noir à présent, c’est épatant !, l’interrompit l’iconographe très enthousiaste.
— Précisément… En Afrique équatoriale, l’Histoire avec un grand H et le mythe se confondent souvent… En Angola (un vaste pays aujourd’hui entouré par la République démocratique du Congo, le Congo, la Zambie et la Namibie), il y a un personnage que l’on vénère toujours comme l’ancêtre fondateur, le héros mythique par excellence : Chibinda Ilunga, dont se réclament encore les chefferies Chokwe, poursuivit l’homme qui, cette fois j’en étais sûre, devait être un anthropologue ravi de cette opportunité de partager son savoir.
— Intéressant… Mais quel rapport avec la princesse africaine et l’aristocrate portugaise ?, s’impatienta barbe rousse.
— J’y viens, j’y viens, répliqua son voisin, l’œil pétillant : la tradition orale colporte que ce grand chasseur d’origine Luba s’aventure à l’aube du XVIIe siècle sur les terres du royaume voisin où il séduit, par ses pouvoirs magico-religieux hors du commun, la princesse Lueji, la fille du souverain des Lunda. Mais cette union demeure stérile et une seconde épouse est octroyée au grand chasseur. La princesse délaissée et hors d’elle se réfugie alors dans le fort de Cambambe tenu par les portugais et où elle se lie d’amitié avec la nièce du gouverneur de la colonie.
La voici, votre marquise portugaise. Luisa Correia de Sousa, une jeune-femme d’une extraordinaire beauté à l’imagination fertile qui pratiquait le maniement des lames pour tromper son ennui. En bonne chrétienne elle lisait la bible assidûment pour la plus grande satisfaction de son confesseur qui était aussi son maître d’armes. L’histoire de Judith et Holopherne la fascinait.
— Je devine la suite, enchérit l’élégant : apprenant qu’il a installé son camp non loin de là pour une grande chasse au lion, la marquise imagine un stratagème pour être reçue par le puissant Chibinda Ilunga.
— C’est à peu de choses près ce que j’avais en tête, approuva mon anthropologue qui n’allait pas se laisser chiper la vedette si facilement et poursuivit : accompagnée par sa servante (qui n’est autre que la princesse Lueji déguisée), parée de sa plus belle robe et de tous ses bijoux, Luisa pénètre dans le camp du grand chasseur. Lui, est tout de suite ensorcelé par la beauté exotique de la marquise et ordonne un grand festin en son honneur, à la fin duquel ses serviteurs se retirent discrètement pour ne pas troubler la nuit d’amour qui, pensent-ils, attend leur maître. Mais Luisa l’enivre et, quand il est hors d’état de se défendre, elle le décapite avec l’aide de Lueji.

do, sol, la, mi… Mesdames, Messieurs, votre attention s’il vous plaît :  La rame de tête de notre TGV s’est mise en sécurité. Et il est actuellement impossible de la faire repartir. Nous allons procéder à l’évacuation des passagers dans un autre train venu à notre rencontre. Pour assurer votre sécurité, nous vous demandons d’attendre à votre place d’être invités à descendre par les équipes de secours, et de vous assurer de n’avoir rien oublié dans le train.

L’annonce nous saisit de stupeur et notre excursion en Afrique équatoriale tourna court dans l’instant. À l’exception de l’étudiant toujours immobile dans son halo bleu, une grande agitation saisit tous les voyageurs, les uns rassemblant leurs bagages, les autres faisant jouer les faisceaux de lumière de leurs smartphone en tous sens comme des projecteurs tentants de suivre des acrobates sur une scène plongée dans l’ombre.
Coincée entre la fenêtre et le joueur autiste, je décidai d’attendre. Mes deux compagnons de voyage s’étaient joint au capharnaüm irrationnel qui régnait dans le wagon et je les perdis de vue.

— Madame, le train est arrivé à son terminus, il faut vous réveiller… Madame ?
J’entrouvris les yeux et le rideau de scène écarlate qui oscillait sous mon nez se transforma en cravate pendant au cou de l’homme penché vers moi. Je me redressai vivement, et bredouillai un merci au contrôleur qui avait déjà tourné les talons, puis le hélai :
— s’il-vous-plait… Il se retourna, une barbe rousse lui mangeait le visage,
— oui ?
— Peut-on repartir vers Quimper, la ligne est-elle opérationnelle à présent?
Il planta son regard bleu agrandi par des lunettes cerclées d’écaille dans le mien et sourit :
— Mais nous y sommes à Quimper ma p’tite dame, faudrait voir à vous réveiller tout à fait ! »

© MBL, Paris, le 27 mai 2020.