Une terrible beauté est née

Concours de nouvelles de la Biennale de Lyon 2011, participant 1096/

Une terrible beauté est née… en 2011 caractères.

« Dans la nuit noire, les ombres n’avaient plus de corps mais je les sentais là.
La douleur comme une anguille emmêlée dans les baleines d’un parapluie, entourée de frénésie puis de vide, et la lumière crue envahit tout. Tant de jours passés à attendre sa venue. Le contact de la table est si froid, un long frisson. Canaliser la colère, refuser la souffrance. Je me concentre, me focalise sur une unique pensée, la liste de choses qui me rendent nerveuse, pour ne pas dire à moitié hystérique :
– le moindre courant d’air, surtout au lit et en voiture
– les portes qui claquent
– les cris des enfants que je ne connais pas
– avoir les mains poisseuses sans savoir d’où ça vient
– poser des questions qui restent sans réponse
– répondre à des questions tôt le matin
– porter un vêtement qui serre le cou.
Dans la précipitation, nous sommes transportées dans une autre pièce, il fait toujours aussi froid, le bas de mon corps disparaît derrière un drap vert.
Fermer les yeux , assourdir la peur, conjurer la pensée d’une issue difficile. Je m’applique à rassembler mes dernières forces autour d’une liste de choses qui me font du bien :
– écrire dans un carnet
– regarder mon chat qui me regarde
– contempler la lumière ondoyer dans le feuillage des arbres
– siroter le premier café du matin au lit en écoutant la radio
– accueillir un geste tendre que je n’attendais pas
– le souvenir de l’Annonciation de Fra Angelico sur le mur du couvent San Marco
– lire les premières lignes d’un livre dont je ne sais pas encore qu’il va m’emporter très loin
– la première gorgée de vin en préparant le dîner
– le trouble né du regard noir, profond d’un certain portrait du Fayoum.
Je sens qu’autour de moi l’effervescence est à son comble, le brouhaha s’accélère, soudain un son se détache de cette confusion : un sanglot en cascade, cristallin. J’ouvre les yeux.
Ta toute petite main saisit mon nez, je croise pour la première fois ton regard bleu, tu es si jolie.
Le bonheur trop vif fait mal, mon enfant, ma fille, tu as vu le jour ce matin. »