Chaque jour prendre une photographie, capturer un instant qui me fait signe, créer une image, et écrire une légende. Un mot, des mots, quelques phrases. Explorer la polysémie des mots…et des images.
KINTSUGI1
Peut-on réparer la fêlure d’un souvenir comme on le fait d’une porcelaine précieuse ?
Ce visage m’accompagne depuis bien des années.
Dès de notre première rencontre dans les années 90 —sur un marque-page que l’on m’avait offert— j’ai été saisie d’un trouble très étrange, comme si ces yeux noirs, ces lèvres rouges et ces pendants d’oreilles avaient été les miens dans un autre temps dont j’aurais perdu le souvenir.
Je ne savais rien alors de ce portrait2.
Cependant, même après avoir appris son origine lointaine vers le deuxième siècle de notre ère dans une province romaine de Haute Égypte, après avoir lu tout ce que l’on pouvait lire à son sujet et en particulier L’Apostrophe muette, Essai sur les portaits du Fayoum3, le merveilleux livre de Jean-Christophe Bailly, même surtout après l’avoir rencontrée en vrai au musée du Louvre et visitée très régulièrement depuis une vingtaine d’années comme cet après-midi encore, le trouble de la toute première fois est resté intact.
Aussi me suis-je demandé quelle fêlure pouvait cacher cette conviction bizarre d’avoir été elle, une réminiscence ?
1 C’est un mot qui signifie littéralement « jointure en or » en japonais. Le Kintsugi permet de restaurer des objets cassés, abîmés, non pas en dissimulant les fêlures, mais en les sublimant avec de l’or. Le Kintsugi est une ode à l’imperfection et à la fragilité.
2 Portrait que l’on peut admirer au musée du Louvre, au niveau zéro de l’aile Sully, salle 330
3 Jean-Christophe Bailly,L’Apostrophe muette, Essai sur les portraits du Fayoum, 2e édition : 2024.

