Iconographie de la Mélancolie

Jérome Bosch, Saint Jean-Baptiste dans le désert,
vers 1489, Huile, 48,5 cm × 40 cm 
Museo Lázaro Galdiano, Madrid,

 

De l’Antiquité grecque à aujourd’hui, en Occident, les artistes, mais aussi les philosophes, écrivains, médecins et théologiens se sont continûment penchés sur la mélancolie.

Comme l’écrit Hector Biancotti (1) : « Le mot « mélancolie » est probablement l’un des mots les plus ambivalents dans l’histoire de la pensée- et, certes de l’art. »

Cette « mise à distance de la conscience face au « désenchantement » du monde », selon la définition de Jean Starobinsky (2) est, en effet, porteuse d’une double nature.

MÉLANCOLIE, du latin melancholia, issu du grec melagkholia, de melas, -anos, noir, et Kholê, bile. La bile noire est une des quatre humeurs de la théorie d’Hippocrate au Ve siècle avant J.-C. Cette cause de souffrance et de folie deviendra, un siècle plus tard, avec Aristote, le tempérament des hommes marqués par la grandeur, le génie : « Pour quelle raison tous ceux qui ont été des hommes d’exception, en ce qui regarde la philosophie, la science de l’État, la poésie ou les arts, sont-ils manifestement mélancoliques, et certains au point même d’être saisis par des maux dont la bile noire est l’origine ? ». (Aristote, Problème XXX, traduction de Jackie Pigeaud (3) ).Siècles après siècles, cette disposition de l’âme s’incarne dans les oeuvres d’artistes géniaux.

Foisonnante, l’iconographie de la mélancolie connaît, au fil du temps, une fortune exceptionnelle.
L’attitude mélancolique par excellence est celle de personnages portant le poids de leur tête avec la main. Têtes lourdes de savoir qui n’est d’aucun secours face à la finitude de l’homme.Du siècle de Périclès, où sur la frise du Parthénon Athéna mélancolique s’appuie sur sa lance, pensive,

Phidias,  Athéna mélancolique,
frise du Parthénon, 460 av. J.-C.

à la fin du Moyen-Âge où cet homme sculpté par un Maître strasbourgeois du XVe siècle a les yeux tournés vers un ailleurs, s’enracine une posture de la mélancolie.

Maître strasbourgeois du XVe siècle, Bois polychrome

La tradition médiévale attribue l’origine de la mélancolie au péché originel. Selon Hildegarde de Bingen (4), au moment où Adam a pris la pomme, la mélancolie s’est « coagulée dans son sang ». Le lien entre mélancolie et connaissance perdure. Au Moyen-Âge, on nomme le mal Acedia. La dualité de la mélancolie reste présente cependant : elle est l’attribut de ceux qui ont le désir d’étudier, de réfléchir, de comprendre.

 

L’émergence de l’individu à la Renaissance, anoblit la mélancolie. Dans la célèbre gravure de Dürer, au XVIe siècle, la mélancolie est un ange féminin au visage sombre, les ailes repliées, la tête appuyée sur sa main. Entourée d’instruments de mesure du temps et de l’espace, notamment le mystérieux  dodécaèdre -qui surgit encore aujourd’hui dans les oeuvres d’artistes comme Anselm Kiefer-, son regard se perd dans le lointain. Elle semble prendre conscience de l’impuissance du savoir face aux catastrophes naturelles envoyées par Dieu, ce qui la plonge dans une insondable tristesse.

Albrecht Dürer, Melancholia, 1514, Gravure sur cuivre

Un siècle plus tard, le même abattement pèse d’un poids immense sur le front de Jérémie pleurant la destruction de Jérusalem. Il avait prédit l’évènement mais n’avait pu empêcher le roi de Babylone, Nabuchodonosor, de mettre la ville à feu et à sang.  Rembrandt concentre sa mélancolie dans une incroyable lumière.

Rembrandt, 1630, Huile sur bois, 47 x 58 cm, 
Rijksmuseum, Amsterdam – détail

Quelques années après Rembrandt,  Georges de La Tour fait preuve d’une admirable virtuosité dans la représentation de la lumière qui éclaire le visage de Marie Madeleine. Guérie par le Christ des démons qui l’habitaient, Elle médite sur la vie et sa fragilité, évoquée par le crâne et par la flamme éphémère et tremblante.

Georges de La Tour,  La Madeleine à la Veilleuse, vers 1640-45
128 x 94 cm, Musée du Louvre

L’iconographie de la mélancolie se manifeste aussi dans les multiples Vanités dont le XVIIe siècle regorge et dont le dessein est de nous confronter à notre finitude.

Un tournant s’opère au début du Grand siècle avec le pasteur et écrivain anglais Robert Burton et son grand ouvrage Anatomy of Melancholy de 1621 (5) – Traduit en français en l’an 2000 seulement ! –  : la mélancolie devient une maladie sociale. Burton se réfère, pour nous en convaincre, à  l’histoire du philosophe Démocrite. Celui-ci, qui vivait seul et retiré, passait aux yeux de ses compatriotes pour fou, mélancolique et malade. Ils lui envoyèrent Hippocrate, le père de la médecine, qui leur revint avec ce message déconcertant : « Ce n’est pas lui qui est fou, c’est vous, c’est nous, les autres, qui le sommes. »

À l’âge des Lumières, dans l’Encyclopédie de Denis Diderot,  la mélancolie devient une faiblesse intellectuelle et physique : « C’est le sentiment habituel de notre imperfection. […] elle est le plus souvent l’effet de la faiblesse de l’âme et des organes : elle l’est aussi des idées d’une certaine perfection, qu’on ne trouve ni en soi, ni dans les autres, ni dans les objets de ses plaisirs, ni dans la nature […] »

L’attitude mélancolique au XIXe siècle est une tentative d’échapper à une réalité décevante. Vers la fin du siècle, la mélancolie conduit à un véritable désespoir métaphysique qui jaillit avec force sous la plume de Charles Baudelaire. La dimension créatrice de la mélancolie donne toute sa mesure. Dans les lumières colorées de Vincent Van Gogh, Paul Sérusier et Edward Munch, les paysages tortueux sont un reflet de l’état d’âme, mélancolique, du personnage.

Vincent Van Gogh, Le Docteur Gachet,  juin 1890, 
Huile sur toile, 66 x 57 cm,
Collection privée (vente Christie’s, New York 1990).
Paul Serusier, Ève Bretonne ou Mélancolie
vers 1890, Huile sur toile, 58 x 72 cm, Musée d’Orsay
Edward Munch, Mélancolie 1891, Huile sur toile 72 x 98 cm 
Bergen, Musée des beaux-arts

Énigmatiques, les mélancoliques investissent  la peinture du XXe siècle, regardant quelque chose que l’on ne peut voir. La discrète nostalgie des femmes du peintre danois Vilhelm Hammershoi (6) -qui préfigurent, peut être, celles d’Edward Hopper-, distille sans bruit l’ennui et la tristesse.

Vilhelm Hammershoi, Interior, 1909. Huile sur toile  55.5 x 60.5 cm
Edward Hopper, Room in Brooklyn, 1932, 
Huile sur toile 68,36 x 73,98 cm
Museum of Fine Arts, Boston

Cette sensation atteint son paroxysme chez les deux artistes quand la présence humaine disparaît tout à fait, faisant place au seul rayon de soleil, étrangement ressenti comme un oxymore, une sombre clarté.

Vilhelm Hammershoi, 
La danse de la poussière dans les rayons du soleil, 1900
Huile sur toile, 70 x 59 cm,

Ordrupgaard Museum, Copenhagen
Edward Hopper, Sun in an empty room, 1963, 
Huile sur toile 73 x 100,3 cm
Collection privée

La cartographie de la solitude urbaine si puissante dans les oeuvres d’Edward Hopper exprime aussi un silence et une stupeur presque métaphysique dans celles de Giorgio de Chirico.

Giorgio de Chirico,
Mystère et mélancolie d’une rue, 1914
Huile sur toile, 87 x 71,5 cm, collection privée
Edward Hopper From Williamsburg Bridge 1928,
Huile sur toile, 73.7 x 109.2 cm 
New York, The Metropolitan Museum of Art

Ce n’est pas sans raison qu’Hopper – dont une grande rétrospective se tient au Grand Palais jusqu’au 23 janvier 2013 (7) –  est souvent cité en exemple de la représentation de la mélancolie au XXe siècle.

Comme l’écrit Philippe Dagen (8), dans l’oeuvre du peintre américain, « morceaux de nature, meubles et corps s’y trouvent pris sans la moindre possibilité d’évasion. […] Les couleurs […] s’opposent durement ou s’accordent dans des harmonies claires, d’une clarté scialytique (9), de néon ou de soleil trop intense.»

Hopper « peint ce désenchantement du monde, et cette réification des humains.»

Ces oeuvres montrent des décors le plus souvent en attente d’un évènement, parfois, peut être aussi immédiatement après. S’agit-il de l’image du calme avant la tempête ou du décor abandonné après la confrontation dramatique ?

Edward Hopper, Automat, 1927, Huile sur toile 91,4 X 71,4 cm,
Des Moines Art Center, Des Moines, Iowa, USA

Comme le dit le réalisateur et photographe allemand Wim Wenders : – « les tableaux de Hopper ont été exécutés parallèlement à l’âge d’or du cinéma narratif américain, on peut aussi les lire à partir de là.»

Arts du XXe et du XXIe siècle, le cinéma et la photographie s’emparent à leur tour de la mélancolie.

Comment ne pas songer à l’étrange et envoutant Melancholia du réalisateur dannois Lars von Trier, hommage à la peinture de la Renaissance, à la Melancholia de Dürer, où l’héroïne est condamnée à la tristesse et à la solitude.

Kirsten Dunst, héroïne de Melancholia de Lars von Trier, 2011
Edward Hopper, New York Movie, 1939,
Huile sur toile 81,9 x 101, 9 cm,
MOMA, New York

Tristesse ou mélancolie dans les yeux de la femme à la fenêtre de Morning Sun ?  Selon l’artiste italien Alberto Savinio – frère de Giorgio de Chirico – « la différence entre la tristesse et la mélancolie tient au fait que la tristesse récuse la pensée, alors que la mélancolie s’en nourrit.»

Edward Hopper, Morning Sun, 1952,
Huile sur toile, 101,98 x 71,5 cm 
Columbus Museum of Art, Ohio

À l’occasion de la rétrospective du peintre américain au Grand-Palais, huit réalisateurs portent chacun un regard différent sur un tableau de Hopper. (10) C’est la jeune réalisatrice Sophie Barthes qui donne vie au personnage de Morning Sun, avec beaucoup d’humour et de talent dans La muse :

http://download.creative.arte.tv/creative/flash/player.swf?videoId=12153&admin=false&mode=prod&embed=true&appContext=creativeLa création littéraire s’essaie au même exercice de style : le magazine l’Express a demandé à six écrivains d’écrire une nouvelle sur un des tableaux d’Hopper. Dominique Sylvain a choisi de raconter l’histoire d’Éleonore, la femme à la fenêtre de Morning Sun (1952), dans Ciel élastique. (11)

La photographie contemporaine, elle aussi, met en lumière la mélancolie. Comme l’écrit Jean-Luc Berlet (12) : « l’une des plus fortes images de cette aliénation est celle de l’homme solitaire au milieu des grandes villes.» Le photographe Gianpiero Fanuli, récemment présenté à la foire d’art contemporain Cutlog à Paris, revisite cette poésie de la solitude et de l’isolement.

Edward Hopper, The City, 1927,
Huile sur toile, 71,1 x 91,4 cm

Tucson, The University of Arizona Museum of Art
Gianpiero Fanuli, 2012,
Lambda print on alluminium and Perspex  48 x 60 cm

Dans un registre différent, la mélancolie apaisée des portraits de jeune-fille de Julia De Cooker, réalisés dans le cadre du festival de photographie de Dauville (13), évoque celle des femmes de Vermeer.

 

 

 

 

 

 

 

 

L’univers de la mode conjuge à l’occasion son propos au temps de la mélancolie. Ainsi le créateur Christophe Lemaire dans les petites vidéos de présentation de ses collections met en scène d’élégantes jeunes-femmes cultivant une nostalgie romantique dans une chambre baignée de lumière :

 Christophe Lemaire Femme Printemps-Été 2013 t2 from Christophe Lemaire on Vimeo.L’art actuel n’en a pas fini avec l’iconographie traditionnelle de la mélancolie. Elle semble échapper à toute tentative de classification définitive, et c’est bien ainsi.


NOTES & LIENS :

(1)  in Le Monde, 14 avril 2000, Hector Biancotti (1930-2012),  journaliste, écrivain et académicien français d’origine italo-argentine.
(2)  Jean Starobinsky, né en 1920, est historien des idées et théoricien de la littérature.
(3)  Jackie Pigeaud né en 1937, est un philologue et latiniste français ainsi qu’un historien de la médecine.
(4)  Hildegarde de Bingen (1098-1179), était une religieuse bénédictine mystique et femme de lettres.
(5)  Anatomy of Melancholy de Robert Burton est édité en deux volumes par les éditions José Corti,traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner et Catherine Goffaux, préface de Jean Starobinsky
(6) Rapprochement souligné par Sylvia Bodin sur Profondeur de Champs ici
(7) Bande-annonce de l’exposition ici 
(8)  in Le Monde du 10 novembre 2012, article de Philippe Dagen sur l’exposition Hopper.
(9) scialytique : dispositif d’éclairage intense, sans ombre portée, utilisé en chirurgie.
(10) Voir les autres court-métrages ici
(11) Lire la nouvelle ici
(12) Jean-Luc Berlet est docteur en philosophie, enseignant et écrivain.
(13) Festival de photographie de Deauville (Calvados). Expositions à la salle des fêtes (avenue de la
République) et au Point de Vue (boulevard de la Mer) le week-end jusqu’au 2 décembre.

PETITE BIBLIOGRAPHIE :

* Catalogue de l’exposition Mélancolie, génie et folie en Occident – Grand Palais oct.2005/janv.2006
Gallimard & RNM
* Hélène Prigent, 2005, Mélancolie, les métamorphoses de la dépression, dans la collection Découvertes Gallimard
* Collectif, 2007, De la mélancolie, les entretiens de la fondation des Treilles, Les cahiers de la nrf, Gallimard

One thought on “Iconographie de la Mélancolie

  1. Odile corratge

    Barbara,je viens de passer un moment délicieux à lire ton texte sur la mélancolie . Je voulais juste te le dire. Je n'avais jamais senti à quel point Hopper était attire par ce sentiment. Merci

    J'aime

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