Nulla dies sine linea*

À l’opposé de ce que suggère le titre de cette chronique  -*pas un jour sans une ligne- , voici toute une année déjà que ce blog semble comme suspendu. 
Cependant, derrière le vide apparent de tous ces jours,  j’ai persévéré, sur d’autres châssis, dans la réalisation de mon canevas, j’ai tenté d’entretisser le prosaïque et le poétique, de mettre en ordre un discours, de suggérer un monde intérieur, de traduire la sensation en mots par la médiation féconde du regard sur l’art, sur la peinture en particulier.
À vous qui me faites l’amitié de les lire, à ceux qui découvrent mes fragments de sens, voici l’un des fruits de ce travail qui pourra se réaliser pleinement avec votre soutien, ici… 

Linéament / Lineamento

Un livre d’artistes qui met en miroir les œuvres récentes, pigments et mine de plomb sur papier, de Cécile Donato Soupama (1) et mes textes
Un espace où se confrontent ce qu’une peinture énonce et ce qu’un texte invite à imaginer.
Ouvrage de 60 pages, sur un beau papier de création,
22,5 x 21,5 cm, dos carré collé, couverture à rabats
Éditions PUNGITOPO 2014






















Linéament, premier trait d’une chose appelée à se développer, premier trait du pinceau sur le papier, de la plume sur la page, naissance du geste. 


//player.vimeo.com/video/88239510 Linéament / Lineamento from Valerie MOCHI on Vimeo.

Édouard Manet, 1868, huile sur toile, 
146 cm × 114 cm
Conservé au Musée d’Orsay à Paris.
J’ai souhaité que la ligne du texte s’ajoute à l’œuvre peinte, l’épèle par ses mots, la parcourt librement, autrement.
« L’écrivain, contraint au travail de gratte-papier qui s’accommode bien des pièces confinées, s’enchante des espaces  lumineux et du désorde coloré et odorant d’un atelier de peintre (…). Rien de plus charmant – au sens fort du mot – pour un écrivain que le projet de s’accroupir au fond de l’atelier d’un (…) peintre (…), de s’y faire oublier et d’observer à loisir le créateur aux prises avec sa création.» écrit subtilement Michel Tournier dans Le Tabor et le Sinaï (2). Et de conter, quelques lignes plus loin que « Zola avait résolu la question en se faisant installer à Médan un bureau de travail en tout semblable à un atelier de peinture. Sur le mur, une devise Nulla dies sine linea (3), qui laissait planer l’équivoque, car une ligne, cela peut être un élément de dessin ou une suite de mots écrits.»
Ces « récentes séries de Cécile Donato Soupama rassemblées sous le titre Linéament se jouent des séparations entre graphique et pictural. » (4)
À l’orée de ce travail d’écriture, j’ai dû accepter la distance infranchissable au dicible, été saisie par le sentiment de la perte des mots. Puis je me suis abandonnée à leur emportement, à leur risque consenti.

Écrire dans un carnet, © Barbara Sabaté Montoriol
La peinture m’apparaît comme le plus fascinant parmi les innombrables objets du désir d’écrire. Cécile Donato Soupama et moi avons voulu prendre le risque d’unir dans l’objet-livre ces deux systèmes de signes (l’iconique et le textuel) si étrangers l’un à l’autre, si éminemment proches cependant.
J’ai songé à l’«un des grands préceptes en vigueur dans l’art classique : ut pictura poesis, la poésie est comme la peinture. Il y a correspondance entre poésie et peinture. », à «ce rapport intime, cette mise en miroir, ce défi réciproque de la sensation poétique et de l’œuvre visuelle», comme l’écrit l’historien de l’art Daniel Arasse (5). 

Stromboli, 2013, pigment & mine de plomb sur papier,
21 X 29,7 cm, détail de la série Strompoli
© Cécile Donato Soupama


Qu’il s’agisse ici de peinture abstraite n’enlève rien à l’esprit de ce cheminement. Parce qu’ainsi que le rappelle Michel Tournier, (6) «(…) il faut se garder de conclure trop vite que la peinture abstraite est postérieure à la peinture figurative et donc qu’elle en est issue, qu’elle doit être définie en fonction de la peinture figurative. La préhistoire et l’ethnographie nous avertissent que cet ordre de priorité est pour le moins discutable et que, dans bien des cas, c’est l’abstrait qui est premier.»

L’image créatrice, l’œuvre peinte, et plus encore quand elle s’exprime dans l’abstraction, suscite naturellement le signe, l’écriture. Dans Linéament / Lineamento, cette nuée de signes vient se poser en vis-à-vis de l’image.
Après de longues heures d’observation, l’œuvre me regarde et pénètre si intensément en moi qu’il me faut recourir aux mots pour répondre à l’émotion. Cependant, comme l’écrit Michel Foucault (7), «on a beau dire ce qu’on voit, ce qu’on voit ne se loge pas dans ce qu’on dit.»

Rosso, 2013,
pigment & mine de plomb sur papier, 21 X 29,7 cm,
détail de la série Rosso 
© Cécile Donato Soupama

Il n’était pas question pour moi de produire un équivalent verbal des œuvres, mais d’être au plus près de la créatrice en action, en empathie avec le « déjà-là » de la peinture. L’impression que produit l’œuvre est parfois de l’ordre de l’empreinte, suscite une évocation qui serait comme l’ombre-portée de la peinture, parfois de l’ordre de la réminiscence d’une émotion plus personnelle. Tantôt le titre de l’oeuvre génère une métaphore, tantôt c’est une forme, un mouvement qui s’incarne dans les mots.
L’immédiateté de l’œuvre peinte, ses traits, lignes, couleurs, ses linéaments se traduit, les premiers temps, en un chaos tâtonnant de mots, un grésillement de textes pris dans la résille de l’image. De cette image qui «n’en finit pas de défier le langage et de lui imposer un « silence obstiné »» selon l’expression de l’écrivain Virginia Woolf.
À l’issue d’un long processus de sédimentation, vient enfin ce qu’elle appelle encore moments of being, ces instants où l’émotion soudain vous saisit d’un harmonieux accord, toujours plus ou moins ineffable, avec les oeuvres.
Ce grand bonheur d’arriver, sinon au bout, du moins à un croisement de ce chemin d’écriture a été redoublé dans les traductions des textes en italien par Joseph Donato (8), parce que la musique de la langue résonne alors sur une double portée, la fait tinter plus loin.

NOTES & LIENS :

(1)  En savoir plus sur le travail de Cécile Donato Soupama ici
(2)  Michel Tournier in Le Tabor et le Sinaï, Éd. Gallimard, coll. folio, texte intégral, 1994, p. 15
(3)  Nulla dies sine linea, nul jour sans ligne, chaque jour une ligne. Cette devise, que les écrivains se sont appropriés, est celle que Pline l’ancien prête au peintre antique Apelle. La ligne dont il est question est celle du dessin qui circonscrit et fait naître les formes.
(4)  Sabine Forero Mendoza, Agrégée de philosophie, docteur de l’EHESS, 
in Linéament  /Lineamento, p. 7, texte inédit.
(5)  Extrait du livre Rencontres pour mémoire, Anselm Kiefer & Daniel Arasse, Éd. du Regard, p.87
(6)  Michel Tournier in Le Tabor et le Sinaï, Éd. Gallimard, coll. folio, texte intégral, 1994, p. 90
(7)  Citation de Michel Foucault, in Les mots et les choses.
(8)  Joseph Donato, Linguiste, Universitaire














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