Attirance Orient Occident

Au détour d’une recherche sur le grand peintre Zhang Daqian, je découvre le récit d’une rencontre avec Picasso à Paris dans les années 50.

C’est à cette époque que picasso s’est mis à employer pinceaux et encre de chine pour exécuter notamment des travaux sur le thème de la corrida.
Un jour, Picasso vint trouver Zhang Daqian pour lui demander critiques et conseils.
Il faut savoir que Zhang Daqian est renommé pour sa technique parfaite et son maniement sans faille du pinceau. Il s’est fait connaître par des copies plus vraies que nature des plus grands peintres de l’histoire chinoise comme Shi Tao (1641-1719) …

L’art du trait n’avait plus de secret pour lui. Or Picasso n’a jamais étudié les techniques de la peinture chinoise ; il utilisait le pinceau chinois à l’occidentale… Cette rencontre vraiment extraordinaire entre Zhang Daqian et Picasso est donc la confrontation de deux façons de peindre, de deux perceptions de la peinture. On y assiste à une véritable leçon portant sur les principes de base de la peinture chinoise traditionnelle. On y mesure également à quel point le génial Pablo admirait les peintures de l’autre bout du monde. 

« Picasso était arrivé avec cinq cartons à dessins remplis d’une trentaine de peintures.
– Voilà ce que m’a inspiré Qi Baishi, l’un des plus grands peintres de chez vous, lança-t-il à Zhang Daqian. Dites-moi ce que vous en pensez. »

Il s’agissait effectivement  de lavis à l’encre de Chine, très proches par le sujet des oeuvres de Qi Baishi : des oiseaux, des insectes, des poissons. Mais bien vite Zhang Daqian prit un air contrarié tandis qu’il continuait de les examiner.  Après quelques compliments d’usage, il fit comme s’il avait oublié à qui il avait affaire et bien que Picasso fût son aîné de près de vingt ans -il avait déjà plus de 70 ans-, il lui dévoila le fond de sa pensée : On distingue tout de suite dans votre travail que vous maniez le pinceau avec vigueur, dit-il, mais, voyez-vous, il y a un très gros problème : vous ignorez tout de la façon correcte d’utiliser un pinceau chinois !
Et c’est pareil pour l’encre, continua-t-il en désignant les travaux de Picasso, tous vos traits sont semblables, aucune nuance !

Nullement affecté par ces critiques mais au contraire vivement intéressé, Pablo Picasso, poussant une chaise du pied s’assit face au maître chinois, comme pour l’inviter à poursuivre.

C’est que, voyez-vous, le pinceau chinois est très différent du pinceau occidental. Il peut être aussi bien souple que ferme, s’imbiber d’une immense ou bien d’une infime quantité d’eau, en restant toujours extrêmement maniable sur le papier. C’est uniquement grâce à lui que l’artiste peut composer ses peintures en tirant parti des « Cinq teintes de l’encre de chine » :  le sec (jiao), le concentré (nong), l’épais (zhong), le clair (dan), le dilué (Qing). Bien utilisées, ces cinq nuances peuvent, à elles seules, représenter toutes les matières, les couleurs, les lumières de ce monde. Puis Zhang Daqian conclut
Quand on sait cela, et en chine cette conception est reine depuis des dizaines de générations, on mesure à quel point il est nécessaire de maîtriser avant tout le maniement du pinceau et de l’encre si l’on veut s’essayer à la peinture chinoise… »

Ces propos n’avaient, en eux-mêmes, rien de très original, mais ils étaient nouveaux pour le créateur des « Demoiselles d’Avignon ». Après un long silence, il demanda à Zhang Daqian de lui calligraphier quelque chose pour qu’il voie comment il s’y prenait. Ce dernier attrapa un pinceau, le trempa dans l’encre et traça les trois caractères : « Zhang Da Qian ». Picasso alors s’enflamma :
« Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi vous, les peintres chinois, accourez tous à Paris pour étudier l’Art ? Sur cette terrre, s’il est bien un pays qui sait ce que le mot « Art » signifie, c’est le vôtre. Ensuite vient le Japon, dont l’art puise justement ses racines chez vous, en Chine. Puis vient l’Afrique. Mais nous, les blancs, nous ne savons pas ce que c’est… Puis, montrant la calligraphie et ses propres cartons à dessins, il continua :

– La peinture chinoise est vraiment fantastique ! Quand Qi Baishi peint des poissons en train de nager, il n’y a aucune couleur, il ne peint même pas l’eau et pourtant, on voit la rivière, on peut même sentir les odeurs ! Il n’y a presque rien et pourtant tout y est. Même votre écriture est de l’art !…

Il s’agissait là encore de propos somme toute assez communs sur la peinture chinoise, mais de la bouche de Picasso, ils ne l’étaient pas. Il rajouta d’un ton un peu mélancolique

– Les bambous et les orchidées à l’encre de chine, je sais que je n’arriverai jamais à les peindre moi-même. »

Et le rapporteur de cette rencontre explique que Zhang Daqian eut, plus tard, l’occasion de s’apercevoir que Picasso utilisait des pinceaux  de médiocre qualité. Parti pour le Brésil où il resta près d’une dizaine d’années, il fit prélever les poils des oreilles de près de 5000 boeufs et vaches. Ayant ainsi obtenu l’équivalent d’un kilo de poils, il les expédia au Japon pour qu’on en fabrique les pointes de huit pinceaux. Il en offrit deux à Pablo Picasso. Il lui fit également présent d’une peinture représentant deux bambous, l’un très noir, tracé à l’encre concentrée, l’autre plus clair, à l’encre diluée, qui semblait pousser loin du premier. Avait-il choisi cette peinture pour illustrer ses paroles ?
De son côté, Picasso lui remit un tableau représentant…le saint patron de la tauromachie espagnole.

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