Calendrier de l’Avent très très en retard / 24 gestes #23

Une tradition détournée, une petite étude de la représentation des attitudes des mains des femmes par les artistes.
Une série d’ex-voto de gestes, de ces mains féminines touchantes et touchées.

Aujourd’hui une déambulation autour des gestes des mains des femmes au bain dans l’histoire de l’art…

La tenture de la Vie Seigneuriale – Le Bain, vers 1520, tapisserie laine et soie, 287 x 265 cm, Paris, musée de Cluny – musée national du Moyen Âge

Un bassin de pierre au milieu d’une nature généreuse, des musiciens, des parfums, une jeune fille qui se baigne entourée de domestiques, cette tapisserie du musée de Cluny illustre l’esthétique des femmes au bain au début du XVIe siècle. La posture est complètement hiératique. On présente un corps, explique Georges Vigarello2.

Bethsabée à sa toilette, 1594, Cornelis Corneliszoon van Haarlem (1562-1638), huile sur toile, 77,5 x 99,5 cm, Amsterdam Rijks museum

Les scènes de toilette dessinent l’histoire d’un regard d’artistes et de collectionneurs hommes sur le corps de la femme, constate Nadeije Laneyrie-Dagen1, co-commissaire avec Georges Vigarello2 d’une grande exposition en 2015 au musée Marmottan Monet baptisée La toilette, naissance de l’intime.

En témoigne cette merveilleuse toile du Rijks museum où Bethsabée prend un bain en extérieur, assistée de deux servantes. L’histoire raconte que le roi David espionne la jeune-femme depuis le toit de son palais et en tombe instantanément amoureux. Bien qu’il ne soit pas figuré dans la peinture, la présence de David est suggérée par le château au loin. Curieusement, la servante de dos semble avoir un corps d’homme.

Gabrielle d’Estrées et une de ses soeurs, 1575 / 1600, anonyme, huile sur bois, 96 x 125 cm, Paris, musée du Louvre < > Gabrielle d’Estrées et sa soeur, la duchesse de Villars, début du XVIIe siècle, anonyme, huile sur toile, 59 x 72,5 cm, Fontainebleau, château

À chaque époque, ses règles du jeu intime.
La disposition de la toile de droite, évoque immanquablement le double portrait dit de Gabrielle d’Estrées et sa sœur la duchesse de Villars (à gauche), panneau sur bois daté des dernières années du XVIe siècle et conservé au musée du Louvre. Manque cependant sur ce tableau, le geste du pincement du sein.3 De fait, les deux tableaux font partie au XIXe siècle de la même collection, et ce sont sans doute les inscriptions apposées sur celui de Fontainebleau qui ont permis l’identification de ces deux créatures avec la célèbre maitresse d’Henri IV et sa sœur cadette.
Les chairs de porcelaine, le raffinement précieux des poses témoignent de l’influence de la peinture flamande sur les artistes français de la fin du XVIe siècle et de l’importance de la culture du bain aristocratique, emblématique de Fontainebleau depuis le règne de François Ier.

La petite baigneuse. Intérieur de harem, 1828, École de Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867), huiel sur toile, 35 x 27 cm, Paris, musée du Louvre

Se laver avec de l’eau dans une pièce dédiée, loin des regards, n’a pas toujours été une évidence. Jusqu’au XVIIIe siècle, il n’y a pas d’espaces de retrait pour la toilette.
Dans la peinture occidentale, l’émergence d’un sentiment de l’intime est aussi l’histoire d’un espace qui se définit et se clôt, précise Georges Vigarello2

Femme dans son bain s’épongeant la jambe, vers 1883, pastel sur monotype, 19,7 x 41 cm < > Le Tub, 1886, pastel sur carton, 60 x 83 cm, Edgar Degas (1834-1917), Paris, musée d’Orsay

Les femmes au bain croquées par Edgar Degas ou Suzanne Valadon dans la seconde moitié du XIXe siècle sont «authentiques» et, pour la première fois, se savonnent vigoureusement.

La toilette, 1908, Suzanne Valadon (1865-1938), Pastel et crayon graphite sur papier, 60 x 49 cm, Musée de Grenoble
Nu au tub, 1903. Pierre Bonnard (1867-1947), huile sur toile, 44 x 50 cm, Toulouse, Fondation Bemberg

L’histoire de la toilette, indissociable du progrès technologique, s’accélère : Marthe, la compagne de Pierre Bonnard, est successivement peinte s’épongeant dans un tub en zinc en 1903, puis se relaxant dans une baignoire moderne dans les années 30. Le geste d’hygiène a cédé la place à la détente intime.

Nu dans le bain, 1936, Pierre Bonnard (1867-1947), huile sur toile, 93 x 147 cm, Musée d’art moderne de la ville de Paris
Le bain, entre 1873 et 1874, Alfred Stevens (1823-1906), huile sur toile, 73,5 x 92,8 cm, Paris, musée d’Orsay

La sensation d’un bonheur calme, fait de repos et de bien-être, de tranquille pensée, de santé, de joie discrète et de gaité silencieuse, entrait en elle avec la chaleur exquise de ce bain, écrit Guy de Maupassant.4

Girl in Bathtub, 1949, Saul Steinberg (1914-1999), New York, The Saul Steinberg Foundation
Gaby d’Estrées, 1965, Alain Jacquet (1939-2008), Sérigraphie sur toile, 114 x 162 cm, Paris Centre Pompidou

Dans ces deux dernières œuvres, celle d’Alain Jacquet en 1965 et celle de Melanie Manchot en 2001, c’est encore Gaby d’Estrées, avec sa sœur, mais cette fois-ci nous regardant droit dans les yeux.

Nadeije Laneyrie-Dagen1 souligne cette appropriation par les femmes : Il semblerait que ces deux femmes nous disent : « Cela fait des siècles que vous nous regardez et là, on vous regarde nous regarder. »

The Fontainebleau Series, 2001, Susan & Chris, Melanie Manchot (née en 1966), 100 x 125 cm.

1Nadeije Laneyrie-Dagen, Professeure d’histoire de l’art au département ARTS de l’École Normale Supérieure, département qu’elle dirige, spécialiste de peinture et auteure de nombreux ouvrages.

2Georges Vigarello, directeur d’études à l’EHESS, spécialiste d’histoire de l’hygiène et auteur notamment d’un essai fondamental sur le sujet publié en 1987, le Propre et le Sale : l’hygiène du corps depuis le Moyen Age (éditions du Seuil) et d’une Histoire de la beauté, Le corps et l’art d’embellir de la Renaissance à nos jours (Seuil 2014).

3Cette célèbre séance d’hydrothérapie de luxe représenterait Gabrielle d’Estrées, la favorite d’Henri IV, et l’une de ses sœurs. Cette dernière lui pince le téton. Ce geste évoque peut-être l’état de grossesse de la maîtresse royale, interprétation d’autant plus probable qu’à l’arrière-plan, une femme de chambre brode une layette. Gabrielle tient un anneau d’or, symbole du sexe féminin mais surtout allusion possible au projet de mariage avec le roi de France. Finalement, la favorite meurt quelques heures avant que cette union ne soit célébrée.

4Guy de Maupassant (1850-1893),  Mont-Oriol, 1887



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