Richard Serra, Marie-Antoinette et le Japon

Dans les allées surchargées de « l’exposition Marie-Antoinette », il fait très chaud et il y a beaucoup à lire sur les cimaises dont l’intensité du bleu s’assombrit au fil de l’exposition jusqu’au noir dans une métaphore modulée. 
Je suis le fil de son propos à ma guise, butinant d’un objet à un tableau, sans respect de l’ordre établi, m’attardant longuement sur le bleu de chine moiré et soyeux d’un pli de robe, rêvant le parfum subtil des jolis bouquets de fleurs fraîches sur les commodes. 
Le rose, les roses sont partout, dans les vases, sur les joues des jeunes princesses, dans les soiries chatoyantes.
Les petits légumes -artichaut, petit pois, asperges- sont exquis au sommet de la soupière en porcelaine de Sèvres du service au ruban vert offert par Louis XV à Marie-Thérèse en 1756 (la mère de Marie-Antoinette). 
J’affectionne la mise en espace au décor de théâtre gigogne, reproduction d’un doux paysage du XVIIIe avec le petit kiosque au fond. 
Enfin, je passe un long moment, sur la pointe des pieds, pour savourer les laques japonais, notamment de ravissantes petites boites en forme d’éventail malheureusement bien peu et mal éclairées dans leur vitrine. 

Après le tumulte et l’excès absolu des salles surchargées comme les objets précieux présentés, l’espace plein de vide sous la verrière du grand Palais est une averse fraîche au coeur d’un été brûlant.
C’est ici, une expérience et une émotion esthétique d’un ordre très différent. Elle demande plus d’effort mais comble d’autant.
Pendant les premières minutes, impressionnée par l’immense vacuité du lieu et l’intense présence des cinq grands monolithes d’acier,  j’étais un peu saisie.
Puis vient le moment où l’on se dit :
« bon, et maintenant ?… »
L’audioguide sur les oreilles -ce que je ne fais jamais d’habitude- je commence une lente déambulation qui élucide d’emblée le titre de l’oeuvre : « Promenade ».
Les voix (celle de Richard Serra et de son traducteur en simultané) disent : 
 » Le véritable contenu de l’oeuvre est le spectateur qui se déplace à travers l’oeuvre, l’expérience qu’il en a dans la durée » ;
Depuis le bout du transept de cette cathédrale au toit de verre, les géants d’acier semblent prendre vie peu à peu. L’inclinaison, la position, et la perception que transmet mon déplacement les rendent tour à tour soudés ou solitaires ;
« son contenu –celui de l’oeuvre– se trouve en vous » disent les voix, « …considérer la salle comme une enveloppe architecturale transformée en une enveloppe sculpturale » ;
il y a des bancs de pierre sur les côtés, je m’assieds. 
« ça pourrait presque être une gare » murmurent la voix et son écho à mon oreille,
… une expérience publique partagée » ;
et, de fait, après une phase de stupeur puis de retour sur soi, je commence à regarder les gens qui m’entourent et à prendre conscience de participer à ce qui me semble être comme une danse dans cet espace, une danse dont la chorégraphie serait secrètement orchestrée par l’artiste lui-même.
Mais le meilleur moment de la promenade était encore à venir !
Dans les écouteurs Serra raconte qu’il a été fortement impressionné -au sens ésotérique du terme- par les jardins zen de Kyoto, lors d’un voyage Japon dans les années 70. C’est pour moi une grande émotion et l’image des cinq pierres dans l’enceinte close du Jardin sec du temple Ryoanji, étudié il y peu, apparait dès que je ferme les yeux.

À la sortie du Grand Palais, le temps est gris et pluvieux et je réalise que la lumière était étonnamment plus intense à l’intérieur bien qu’il s’agisse d’ éclairage naturel.
J’ai déjà envie d’y retourner.

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