Sisyphe

21 juillet 2011

Île-aux-moines, Chapelle du Guerric, basse mer à 17h31, marée de 64/59,

Exposition de Cécile Donato Soupama, 7e jour

À mi marée descendante, un ciel moutonnant, des éclaircies entrecoupées de passage plus sombres.

Aujourd’hui les toiles restent sagement sur leur mur blanchi à la chaux, elles ne sont plus ballotées par le vent comme ces derniers jours.



Hadès. 100×100 cm © Cécile Donato Soupama

Toute une famille très sélect, trois générations qui observent les toiles, une jeune-femme en pantalon noir et pull vert à grande encolure ronde s’accorde à la perfection avec les couleurs d’Hadès. Je le lui dis, elle rit avec grâce.



Une randonneuse bronzée avec ses deux petites filles, dont l’une a des yeux très bleus assortis à d’adorables boucles d’oreilles en lapis lazuli :

-« Oh, c’est une femme qui peint, c’est bien !, comme c’est beau…. »

Elle aime beaucoup les modulations des rouges des Sisyphes.

Une grande femme très mince entre l’air renfrogné, une ride d’expression excessivement contractée entre les deux yeux :

-« c’est vous qui faites ça ? »

Tout son être et ses paroles me font l’effet du sable qui grince entre les dents, j’espère n’en laisser rien paraître, sourie, explique, raconte…

Elle ne m’écoute pas, danse d’un pied sur l’autre en regardant les toiles, et m’interrompt :

-« et tout ce noir !, elle est tourmentée hein ? », lance-t-elle en plissant le nez d’un air docte en me jetant un petit coup d’oeil de côté.



Après son départ je me demande ce qui fait que certains aiment et d’autres pas ?

Ce qu’ils voient trouve-t-il une résonnance en eux d’une manière inconsciente ?

Je pense qu’il ne s’agit pas seulement du problème de l’abstraction ou de la figuration, même si dans l’ensemble on me demande souvent ce que cela représente, ce qu’a voulu dire l’artiste, quel est le thème ?

J’ai pu observer que les enfants, eux, entrent directement dans la peinture, ils ne s’imposent pas toutes ces barrières à franchir pour accéder à l’oeuvre. Ils réagissent, éprouvent sans intermédiaire, adhèrent ou ignorent sans ambages, sans crainte du jugement d’autrui : j’admire leur liberté !

Laissant là le fil de mes pensées, j’observe un couple attentif et silencieux qui circule lentement d’une oeuvre à l’autre. Je les connais un peu, lui est architecte, ils viennent d’Anvers en Belgique. Leur yeux me disent déjà ce que j’espère avant même que nous ne nouions conversation : ils apprécient les oeuvres et sont déjà dans une démarche de choix. Elle a un faible pour Liu Xiaobo, lui préfère l’un des Sisyphes.



Liu Xiaobo(100x80cm) © Cécile Donato Soupama



Ils débattent entre eux avec douceur, presque pour le plaisir, je pressens déjà qu’il va l’emporter.

Ce sera Sisyphe en effet, destiné à leur maison de l’île-aux-moines.

À ce moment là seulement, ils interrogent sur la vie de l’artiste, ses techniques, ont envie d’en savoir plus, non pas pour se rassurer, mais pour prolonger le plaisir évident de leur décision.



Sisyphe. 100x80cm © Cécile Donato Soupama

Assise sur le seuil de la chapelle, je regarde les toiles encore et encore, perçois un mouvement du corps, suit le tracé d’un geste, me demande avec émotion si ce cheminement mental qui se déroule dans mon esprit correspond un tant soit peu à celui qu’a suivi la main du peintre.

La marée remonte depuis une heure, elle sera haute deux heures après le coucher du soleil. : cela seul est une certitude incontestable.

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