Freud & Freud

22 juillet 2011

Île-aux-moines, Chapelle du Guerric, basse mer à 18h08, marée de 54/49,

Exposition de Cécile Donato Soupama, 8e jour

La tiédeur progresse encore aujourd’hui et se perçoit délicatement dans le flux de l’air, la pierre des marches menant à la chapelle, les bras et les jambes qui émergent des vêtements plus légers.



Freud. 80×60 cm © Cécile Donato Soupama



Deux petites filles portant des shorts en vichy vert anis, l’aînée, les cheveux noués en une longue natte, la plus jeune un petit carré mouvant, regardent toutes les toiles, prennent une petite carte de l’exposition.

Je leur demande ce qu’elles en pensent :

-« c’est vachement beau, surtout une petite bouche qui rit là-bas », s’exclame la grande en désignant le « petit Freud » dans l’abside, pendant que l’autre m’offre un sourire radieux.

Je me dis que l’après-midi commence bien !

Trois oeuvres sont baptisées « Freud », une dans la nef, les deux autres, des formats plus petits dans l’arrondi de la sacristie. Je songe aux corps nus et disgracieux du peintre Lucian Freud – fils de l’architecte Ernst Freud et petit-fils du psychanalyste Sigmund Freud- qui est mort hier à Londres, à la façon dont ils m’avaient heurtée moralement et physiquement lors de la rétrospective du Centre Pompidou l’année dernière. Peut-on penser avec Philippe Dagen qu’il s’agit  » du simulacre de la grande peinture fondé sur l’académisation conjointe de l’obsénité et du maniérisme » –Article du Monde publié dans l’édition du 12/03/2010-, ou avec le centre Pompidou d’un « artiste parmi les peintres les plus importants au monde » ?



Freud. 80×60 cm © Cécile Donato Soupama



Je ne sais à quel saint me vouer, me dis-je tout en examinant les Freud dans la chapelle.

Cependant je me souviens des mots du grand calligraphe, poète et peintre chinois du XIe siècle Su Dongpo 苏东坡 : « discuter de peinture d’un point de vue de ressemblance formelle, c’est de l’enfantillage ».

Quoi qu’il en soit le souvenir lui-même de la figuration obsessionnelle de Freud m’oppresse alors que la non-figuration sous mes yeux libère les rêves.

Je parcoure des yeux les oeuvres, encore et encore : j’y vois, ressens avant tout la terre, des terres lointaines, côtes découpées ou montagnes dressées ; en seconde lecture apparait l’eau qui dessine des paysages de rêves ; le blanc de la toile en réserve, nuancé de nappes gris taupe dans les Sisyphes, gris bleu dans Nero, jaunes dans l’hommage à André Marfaing, se révèle alors ; puis les mots comme gravés dans le corps de la toile, des mots mystérieux, lisibles et illisibles.

Sur la palette de celui qui écrit, il n’y a que des mots : je m’interroge sur la façon de créer cette profondeur d’émotion que l’on ressent devant la peinture, avec les mots seuls.

Je songe aux propos du grand poète Aimé Césaire parlant de l’écriture : « il faut se forcer à produire l’oeuvre dans une totalité, c’est-à-dire écrire dans un cahier ». Je considère alors mon carnet rouge avec un tendre espoir.

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