Fragments d’un discours amoureux

30 juillet 2011
Île-aux-moines, Chapelle du Guerric, pleine mer à 19h30, marée de 81/86,
Exposition de Cécile Donato Soupama, 16e et dernier jour

Sur le chemin qui me conduit vers la chapelle, la beauté de la voûte des grands arbres m’émeut plus que de coutume, dans la bouche un goût sucré-salé, mélange étrange de nostalgie et de joie.
L’intensité des « dernières fois » est quelque chose qui me trouble énormément.
Quelle en est l’alchimie, comment reproduire cet état de tension merveilleux qui décuple toutes les sensations, aiguise la perception des choses et des êtres, ouvre les yeux avec plus de force ?

Comme tous les autres jours, j’adosse mon vélo au beau mur de pierre attenant à la chapelle.
Comme tous les autres jours, mais plus encore aujourd’hui, j’aime ces quelques instants qui précèdent l’ouverture des portes grises de la chapelle -où je suis entrée par l’abside du côté du parc du Domaine du Guerric-, car la jouissance de cet espace n’appartient alors qu’à moi, qui me grise de cette intimité éphémère avec les oeuvres et le lieu.

Jusqu’à présent, les livres qui m’ont accompagnée et nourrie dans cette aventure ont été « Vide et plein, le langage pictural chinois » de François Cheng et « Les propos sur la peinture du moine Citrouille-Amère » de Pierre Ryckmans. Aujourd’hui j’ai emporté les délicieux « Fragments d’un discours amoureux » de Roland Barthes.

Ces seize jours passés dans ce lien avec les oeuvres et tous les mots et tous les regards de tous ces gens, sont un peu comme une histoire d’amour qui s’achèverait ce soir …

Une petite fille s’est fait une entorse en tombant de vélo, je donne le numéro de téléphone du camion-taxi de l’île à sa maman, bavarde un peu avec elles en attendant.

Une dame replette entre en trombe dans la chapelle, regarde les toiles, l’air absorbé et me demande soudain s’il y a une antenne-relais de téléphonie dans l’île ?
Je ne m’attendais pas à ce genre de question et reste sans voix un instant.
Sans me laisser le temps de répondre, elle se lance dans une diatribe terrible contre « les mafias qui nous gouvernent », me raconte qu’elle a perdu toutes ses dents à cause d’une antenne près de son ancienne maison, qu’elle…
Heureusement, son fils l’appelle depuis la route et elle s’en va aussi brusquement qu’elle est apparue.
La petite fille à l’entorse, assise sagement sur les marches de la chapelle la regarde s’éloigner, interloquée.
Sa maman souris et se tourne vers moi :
-« quel phénomène ! »
j’acquiesce en lui rendant son sourire.

Un peu plus tard se succèdent des visiteurs captivants, des artistes, des gens cultivés incroyablement intéressants, qui savourent les toiles de Cécile : un concentré d’échanges et de bonheur qui m’apparaît comme un nectar, un présent pour cette dernière journée.

Avec un grand directeur artistique qui se consacre à l’écriture à présent et Isabelle Bigot, la maîtresse des lieux -l’âme des Îliennes du Guerric sans qui toute cette aventure n’aurait pas vu le jour- nous échangeons sur la confrontation des lieux anciens avec l’art contemporain.

J’ai aussi l’honneur de recevoir la visite de Kitty Holley -elle-même peintre de renom- qui apprécie les oeuvres de Cécile. Nous évoquons l’importance du geste en peinture, la concentration et l’énergie vitale qu’il exige et encore l’Asie qu’elle connaît bien.
Elle m’explique son projet « Clusters », une réflexion aux confins de l’art de et la science : c’est un moment exaltant !

La venue de mon amie Aurélia Naccache, graveur, peintre et photographe est un point d’orgue à la symphonie de cette journée, parce que j’aime infiniment parler de peinture avec elle, parce que son regard sur le travail de Cécile ajoute encore une dimension nouvelle à ma propre perception et au plaisir qui naît alors, pardessus tout parce que les oeuvres d’Aurélia succèderont à celles de Cécile dans la chapelle dans quelques jours …
Aurélia prend des photos pendant que nous bavardons.


© Aurélia Naccache

J’aimerais que cette journée ne finisse jamais, mais il est temps à présent de refermer les portes comme on referme un livre chéri, sachant que l’on pourra toujours y revenir en pensée.

« RAVISSEMENT. Épisode réputé initial (mais il peut être reconstruit après coup) au cours duquel le sujet amoureux se trouve « ravi » (capturé et enchanté) par l’image de l’objet aimé (nom populaire : coup de foudre ; nom savant : énamoration)

Roland Barthes, « Fragments d’un discours amoureux », p. 233.

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