Calendrier de l’avent / 24 visages #9

La pensée que la nuit est parfois plus claire que le jour m’a saisie lorsque j’ai découvert ce splendide portrait sur les cimaises du Louvre.
À la beauté éclatante de cette œuvre s’ajoute le réjouissant constat qu’il s’agit d’un manifeste de l’émancipation des femmes et des noirs.
Nous sommes en 1800 et le sujet de ce tableau est, en effet, d’autant plus inattendu qu’il est peint par une femme, Marie-Guillemine Benoist(1768-1826). Le statut de la femme-artiste est encore assez fragile au début du XIXe siècle. Elles sont cantonnées à des genres mineurs, doivent se limiter à des scènes de genre, des peintures de fleurs ou des portraits mais en aucun cas aborder des sujets historiques ou politiques comme la condition des Noirs.

Négresse1

Portrait d’une femme noire, Marie-Guillemine Benoist (1768-1826), Salon de 1800, 81 x 65 cm, Musée du Louvre

À la veille de la Révolution, Marie-Guilhelmine Leroux-Delaville fait partie d’une petite élite de jeunes femmes peintres qui réussissent à suivre l’enseignement de maîtres, sans appartenir à une famille d’artistes. Élève d’Élisabeth Vigée-Lebrun, elle fréquente aussi l’atelier de David et expose ses premières toiles de style néoclassique, sous sa direction. Mariée, en 1793, à Pierre Vincent Benoist, royaliste suspecté de conspiration, elle est soumise à des visites domiciliaires pendant que son mari se cache. Elle survit sous la Terreur avec son premier enfant, en vendant de petits portraits au pastel et des scènes de genre moralisantes.

Marie-Guillemine Benoist brosse ici un tableau plus que séditieux. Les principes académiques de l’époque affirmaient que « Le sujet noir et la couleur noire étaient un exercice rebelle à l’art la peinture ». Son tableau contredit avec talent cette affirmation. Sous son pinceau, l’ébène de la peau de la jeune femme est magnifiée par un éclatant contraste chromatique avec le blanc immaculé du vêtement et l’arrière-plan ivoire.
Son modèle, domestique chez son beau-frère, est représentée assise dans un élégant fauteuil à dossier médaillon, de trois-quarts, le regard tourné vers le spectateur, dans la position dévolue aux portraits de femme de la haute société. L’aisance gracieuse et l’harmonie des couleurs apprises de Mme Vigée-Lebrun imprègnent aussi ce portrait d’une empathie qui révèle une compréhension par l’artiste de son modèle. Son anonymat a permis de la dénuder, à la manière de la Fornarina de Raphaël. Son sein nu et fier qui surgit de sa robe renvoie à la figure de Marianne. Elle s’apparente aussi à Madame Récamier, célèbre portrait que David compose en cette même année 1800.
Au tournant du siècle, la situation des Noirs représente un enjeu politique et économique considérable. L’abolition de l’esclavage, décrétée le 4 février 1794, par la Convention n’a pas été suivie d’une pleine application, du fait de la guerre ou de l’opposition des colons. Lors de l’accalmie entre la France et les pays d’Europe coalisés, la traite des Noirs reprend dans l’Atlantique et les tenants des intérêts coloniaux s’efforcent d’amener Bonaparte à rétablir un esclavage propre à assurer le retour de la prospérité aux îles et à enrayer les tendances indépendantistes. Ce qu’il fera en 1802. L’esclavage ne sera définitivement aboli en France qu’en 1848.
Cependant, ce portrait, loin d’être rejeté, a reçu un véritable triomphe au salon de 1800.

 

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