Résonances#2

Résonance, subst. fém., au sens figuré, ce qui fait vibrer l’esprit ou le cœur.    

Fin d’après-midi sur un quai du métro, trop de monde, trop de bruit. Je lève les yeux cherchant une image pour y accrocher mon regard en attendant la rame. Happée soudain par la brisure indigo d’une affiche déchirée dans la courbure du panneau publicitaire, je saisis l’image. Ces strates de temps colorées ont créé une mise en tension, capté mon regard.

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Beauté produite sans intention de la donner, 22 nov. 2016, 17h12, photographie d’un panneau d’affichage publicitaire, quai de la ligne 3, Métropolitain, station Saint-Lazare.

Ce regard n’est-il pas aussi créateur qu’un geste ? N’est-il pas un geste lui-même -au sens que donne à ce mot le philosophe Vilém Flusser (1) ? Ce geste est un choix. Qui se prolonge par trois autres gestes, ceux de saisir l’appareil photo, cadrer l’image et la capturer. 

Je la nomme Beauté produite sans intention de la donnerCes déchirures sont des couches de temps superposées. Elles se révèlent comme l’inscription de l’impermanence des choses sur la coupe géologique de l’épaisseur d’un paysage urbain.

Quelques jours plus tard, sur les cimaises du musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg, une œuvre de Raymond Hains ravive le souvenir de l’affiche déchirée du métro.

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Raymond Hains, Saint-Brieuc, 1926-Paris,2005, Fragment de panneau d’affichage, 1959, Affiches lacérées, arrachage sur tôle de zinc.

Raymond Hains un artiste « anticonformiste qui aimait moquer le monde de l’art, ses conventions (…).» 

Hains pratique le  « genre » de l’affiche déchirée « dès les années 1950, et le fait connaître aux côtés de Jacques Villeglé, François Dufrêne, Mimmo Rotera.»  Ces artistes «exposent des affiches en lambeau, prélevées dans la rue, tantôt en les maintenant sur leur support d’origine (comme c’est le cas ici), parfois en reportant la masse de papier sur un autre support pour la pérenniser.»  Il est «présupposé que les affiches sont trouvées telles quelles, et que l’ « oeuvre » obtenue est le résultat des gestes de passants, d’une foule. Raymond Hains n’opère qu’un prélèvement, un déplacement.» , écrit le critique d’art Benjamin Thorel.  Et ce dernier d’ajouter subtilement que « L’affiche doit toujours « être à la page »,  le déchirement montre a contrario les couches d’images, à la limite de leur destruction.»(2)

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Beauté produite sans intention de la donner, 22 nov. 2016, 17h12, photographie d’un panneau d’affichage publicitaire, quai de la ligne 3, Métropolitain, station Saint-Lazare, détail

R. Hains se qualifiait lui-même de « regardeur »(3). Je suis intimement convaincue, avec son ami Jacques Villeglé, que le regardeur fait l’œuvre. 

« Jacques Mahé de La Villeglé, dit Jacques Villeglé, née en 1926 à Quimper, est un des seuls affichistes à avoir travaillé toute sa vie uniquement avec des affiches lacérées. Depuis la première, en 1949, jusqu’à aujourd’hui, il n’a en effet jamais changé de matériau contrairement à Raymond Hains pour lequel l’affiche lacérée n’est qu’une partie de l’œuvre. »  (4)

Dans cette interview menée par Henri-François Debailleux pour le journal Libération en 2008, Villeglé raconte la genèse des « affiches lacérées faites œuvres » avec Hains qu’il a rencontré aux Beaux-Arts de Rennes : 

«  Qu’est-ce qui vous fait passer aux affiches lacérées ?

Raymond s’était promené dans les rues de Paris, alors que j’étais resté à Nantes. Il avait photographié des palissades, des affiches lacérées. Peu après, en février 1949, je l’ai rejoint à Paris. On a vu une palissade entre la Coupole et le Dôme et on s’est dit que celle-là, on n’allait pas la photographier mais qu’il fallait la ramasser. Ce que nous avons fait pour la première fois, comme un acte fondateur. J’ai tout de suite senti que j’avais là un matériau extraordinaire.(…)» (4)

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Raymond Hains, Fragment de panneau d’affichage, 1959, Affiches lacérées, arrachage sur tôle de zinc, détail

Et Villeglé d’enchérir : «  Pour moi qui ne voulais surtout pas faire un art intériorisé, l’affiche lacérée m’a permis l’extraversion puisque ce n’est pas moi dont il s’agit, mais c’est le monde entier qu’on trouve dans les affiches. Et lorsque l’une d’entre elles ne représente rien du tout, n’a même pas de lettres, elle a une esthétique intrinsèque et reste un coin de Paris. Elle est comme la petite tache jaune chez Vermeer. Mais lorsque Proust en parle, il sait qu’elle ne fonctionne que parce qu’elle est dans le tableau de Vermeer. » 

Dans un passionnant ouvrage, Le Lacéré anonyme (5), Jacques Villeglé propose un bilan ironique, historique et personnel des transformations de l’art dans les années 1950-1960. Il y écrit : « (…) si délaisser le faire pour le ravir n’est pas se laisser aller au jeu des préférences ; mais très exactement vouloir changer d’attitude – l’estime particulière du choix implique le refus de toute échelle de valeur entre l’objet créé et l’objet trouvé dans sa plénitude. » 

Déchirures triangulaires bleues sur le mur du métro Saint Lazare ou la tôle de zinc de l’œuvre de Hains, « le hasard brise et le temps transforme, mais c’est nous qui choisissons. »(6)

Voir d’autres oeuvres de Raymond Hains sur le site de la galerie Daniel Templon


(1) Vilém Flusser, Les Gestes, éditions Al Dante/Aka, collection cahiers du midi.

(2) MAC/VAL, Sans titre, 1977 Vu par Benjamin Thorel

(3) Article de Véronique Constance / Ouest France à l’occasion d’un hommage rendu à R. Hains par le FRAC de Bretagne en 2014

(4)  Les affiches lacérées racontent des histoires, article de H-F. Debailleux

(5) Le lacéré anonyme, Jacques Villeglé, éditions Les pressses du réel

(6) André Malraux, Les Voix du silence, Paris, N.R.F., 1951, p. 55.

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