Résonances#3

Résonance, subst. fém., au sens figuré, ce qui fait vibrer l’esprit ou le cœur.    

Fin d’après-midi au ciel un peu voilé, l’île de Brouel, rattachée à l’île-aux-moines par un fin chemin sableux, comme un ballon d’un fil dans la main d’un enfant. Au moins pendant les heures de basse mer.

Et je sais le vertige de l’abandon à la beauté du paysage sur le point d’apparaître au sortir du bois de la chèvre. Après être passée par le chemin des fontaines, après avoir longé la côte et grimpé sur la petite altitude du bois au sol tapissé de rouge. J’avise la conjonction de la marée descendante et du vent apaisé qui fera jaillir son reflet, jumelle engloutie affleurant à la surface des eaux. Et je vois le reflet de l’île redoublé par les algues brunes et l’espace vaseux au premier plan, en écho à la lisière de broussailles et à la futaie sur la petite île.

J’écoute le clapotis des bernaches et je souris.

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Nov. 2016, Reflets d’une île, île-aux-moines, basse mer

On pourrait parler parfois de consanguinité entre deux images qui tiendrait plus de la sensation que de la similitude en tous points.

«  Un paysage qui vous est connu vous touche de plus près, vous le comprenez mieux le connaissant. Il faut y avoir séjourné pour le comprendre comme il faut avoir souffert pour traduire la souffrance. Il faut avoir vu les ciels, le paysage dans lequel vous avez vécu fait partie de vous-même comme un parent. »  (1)

C’est ce qu’écrit Ferdinand Hodler et que je partage.

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Ferdinand Hodler (1835-1918), Le lac de Thoune aux reflets (1904), huile sur toile 89 x 100 cm, collection particulière, Institut suisse pour l’étude de l’art, Zurich

Ferdinand Hodler, grand peintre suisse,  «aimé en France à l’époque de Rodin, d’Apollinaire aussi est un petit peu en dehors de notre spectre familier» aujourd’hui. (2)

«Au tournant du XIXe et du XXe siècle, Hodler est considéré comme l’un des peintres majeurs du symbolisme. Sa force créatrice, son goût pour le décors et une peinture simplifiée le rapprochent de Rodin et de Puvis de Chavannes, maîtres incontestés auxquels il est alors souvent comparé.» (3) Grand décorateur et peintre d’histoire, il excelle aussi dans le portrait. La peinture de Hodler se caractérise par un réalisme âpre.

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Ferdinand Hodler (1835-1918), Le lac de Thoune et la chaîne du Stockhorn (1904), collection Chirstophe Blocher

« C’est un grand paysage mais ce n’est pas un très grand tableau.» dit Jean de Loisy à Philippe Dagen, parlant d’un tableau d’Hodler, peint la même année et sur le même motif.

« Il inclut un espace très vaste, très profond qui donne en effet ce sentiment d’une immensité picturale, dans des formats réduits», lui répond l’historien de l’art et journaliste au Monde.(4) Et de poursuivre : «  (…) il y a une sorte de construction graphique du tableau à l’intérieur de laquelle la peinture est tendue, comme elle pourrait l’être dans certaines toiles de Seurat, et cela ouvre l’espace d’une façon prodigieuse. »

Dans La mission de l’artiste, communication rédigée en français par Ferdinand Hodler et publiée pour la première fois dans La Liberté de Fribourg le 18 mars 1897, le peintre souligne que  « la mission de l’artiste, s’il est permis de le dire, est d’exprimer l’élément éternel de la nature, la beauté, d’en dégager la beauté essentielle. L’artiste  (…) nous montre une nature agrandie, simplifiée, dégagée de tous les détails insignifiants. (…) On reproduit ce que l’on aime, (…) on reproduit le paysage délicieux dans lequel on se plait. L’émotion est une des premières causes déterminant un peintre à faire une oeuvre.»

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Ferdinand Hodler (835-1918), Le lac de Thoune (1909), Musée d’art et d’histoire de Genève.

Selon Jean de Loisy, Hodler «arrive à une simplification du monde (alors que la peinture symboliste arrive à une  complexification), il arrive à dépouiller, comme le fera Piet Mondrian  (1872-1944) d’ailleurs, la nature métaphysique de son paysage qui est un paysage observé. il le simplifie au maximum et il en tire des variations extraordinaires. »

Et Philippe Dagen de renchérir songeant à Mondrian  « puisque l’on sait que les choses ne sont pas ce que l’on voit, il faut en peindre les principes et non pas la surface, Hodler n’est pas très éloigné de ce genre de réduction à l’essentiel.»

Sa pensée se tourne aussi en amont vers Caspar David Friedrich (1774-1840) dont les grands paysages sont conçus sur des système très longs, avec des  horizontales tirées d’un bord à l’autre du tableau ; et en aval vers Mark Rothko (1903-1970) chez qui plus tard on retrouvera cette composition en registres.

«Y aurait-il des effets émotifs induits par le parallélisme des formes ?»

C’est une question qui m’est venue à l’esprit devant le paisible paysage de la petite île de Brouel et ses reflets.


→ On peut admirer les œuvres d’Hodler confrontées à celle de Munch et de Monet au Musée Marmottan Monet jusqu’au 22 janvier. Philippe Dagen, commissaire de l’exposition lui a donné le si beau sous-titre : Peindre l’impossible


(1) Extrait d’écrits de Ferdinand Hodler lu dans l’émission Les regardeurs de Jean de Loisy du 28 octobre dernier

(2)  Philippe Dagen, dans l’émission de France-culture citée ci-dessus

(3)  Pour en savoir plus sur Ferdinand Hodler au Musée d’Orsay

(4) Entendu dans l’émission de France-culture Les regardeurs à écouter absolument !

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