Entre le ciel et la terre


Photographie de Michel DA SILVA

Dans la jolie rue de Poitou, je suis littéralement happée par la quiétude inattendue qui émane de la Galerie Sinitude : des murs blancs pour clore un espace 不大不小 « pas grand, pas petit », comme disent les chinois, juste à la bonne taille en somme ; espace scandé par des piliers de soutènement métalliques couleur terre humide et quelques meubles chinois anciens.


Photographie de Michel DA SILVA

Dans le coin en entrant à droite une chinoise assise devant une table ronde ornée d’une pierre de rêve partiellement cachée par un macintosh m’adresse un signe amical en penchant la tête de côté comme un oiseau. Elle parle dans son téléphone avec une jolie voix musicale.


Photographie de Michel DA SILVA

Je regarde les oeuvres, une par une avec beaucoup d’attention puis lis la biographie de l’artiste : Lau Thow Beng est né en 1954, il a effectué ses études à l’École normale supérieure de Taiwan, au département des Beaux-Arts, réputé en Asie.
À Taipei, comme à Séoul ou à Singapour, son travail a été distingué à plusieurs reprises par des prix importants entre 1978 et 1985. Depuis il a exposé autant en Asie (Japon, Corée) qu’en Occident (Ukraine, Norvège, USA, Espagne, France, Pologne).
Il se consacre tout entier à son art : « Il vit avec ses estampes et rien d’autre, car il s’agit de son âme !« , dit le dossier de présentation.


Photographie de Michel DA SILVA

La jeune-femme a reposé son téléphone et s’avance vers moi souriante, silhouette élancée à la démarche souple, ses cheveux longs coupés en dégradé oscillant tels des feuillages de bambous.
Elle m’explique avec beaucoup de gentillesse que les estampes passent au minimum deux fois sous la presse et sont enrichies de retouches apportées par la main de l’artiste au point de rendre ses oeuvres plus proches du tableau peint que de l’estampe, en souligne la qualité étonnante de cohérence et de précision.
Nous parlons de l’ordonnancement qui évoque la calligraphie et des formes symboliques démultipliées ici, les ronds -représentant le ciel-, les carrés -représentant la terre- et le crochet qui les relie.

La chinoise de nouveau appelée par son téléphone, je reprends ma déambulation solitaire et les images se forment dans mon esprit : je songe aux disques Bi -des disques percé d’un trou central- et aux cong -forme à un ou plusieurs étages où un cercle s’inscrit dans un carré- qui matérialiseraient la représentation cosmologique de l’univers dans la Chine ancienne. Celle-ci basée sur l’idée que « le ciel était rond et la terre carrée » était très populaire pendant la période des Printemps & Automnes (770-481 av. J.-C.). Ces merveilleux objets datant du néolithique sont en jade, matière investie de pouvoirs surnaturels, intermédiaire privilégié entre le ciel et la terre.


Disque Bi, jade brun, conservé au Musée national des Arts Asiatiques Guimet


Cong de Liangzhou, jade, conservé au British Museum

Il me semble que Lau Thow Beng, en jouant avec ces symboles, se réapproprie son patrimoine culturel le plus ancien, lui redonne vie dans ses estampes.

À regarder ces formes de plus près, je retrouve l’écho de la structure insaisissable, des couleurs changeantes et de l’aspect veiné du jade. Chacune d’elles, les ronds et les carrés de ces estampes, comme les bi et les cong sont apparement modestes par leur dimension. Elles n’en demeure pas moins intenses, animées d’une tension intérieure qui affleure tout en exaltant la beauté intrinsèque de la gemme.


Disque Bi, jade vert, conservé au Metropolitan Museum of Art

Traditionnellement, en Chine ancienne, cette roche métamorphique qui parait receler les convulsions géologiques de la planète recueille aussi de façon inaltérable l’histoire des hommes.

L’analogie des trois formes -le rond, le carré, le crochet- déclinées par cet artiste avec le jade m’apparait encore renforcée en songeant au caractère Yu 玉 qui désigne le jade en mandarin.
Il est formé de trois barres parallèles et inégales -ciel, homme, terre- reliées par une verticale établissant la communication entre ces différents univers. Dans les écrits les plus anciens, le caractère était 王 et se confondait avec celui désignant le roi, wang -le point a été ajouté par la suite pour éviter la confusion- dont le rôle symbolique était d’être ce lien entre le ciel et la terre.

Qui assume ce rôle désormais ? Peut être que par son art, Lau Thow Beng, participe-t-il de cette mission aujourd’hui ?


Cong, jade clair, conservé au British Museum

« Ainsi, les Esprits légers et subtils sont propriété du Ciel
Et l’ossature corporelle, propriété de la Terre.
Les Esprits légers et subtils repasseront leur porte,
Les ossements retourneront à leur racine.
Mais alors comment « moi » subsisterai-je à jamais. »

Huainan zi, chap.7

Dialogue, exposition des oeuvres de Lau Thow Beng à la Galerie Sinitude jusqu’au 23 avril


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