Nero

24 juillet 2011

Île-aux-moines, Chapelle du Guerric, pleine mer à 13h36, marée de 40/37,

Exposition de Cécile Donato Soupama, 10e jour

Un ciel de lait aujourd’hui, lait mélangé, fondu de gris bleuté du plus dense au plus pâle, l’air est tiède, un peu ouaté.

Une jeune-femme rousse aux cheveux relevés entre, un peu essoufflée, balaie l’espace du regard, sourie. Elle s’accroupie devant Nero, je lui parle de Cécile. Elle aime l’énergie du geste et l’explosion des éclats de noir.

Un jeune-homme, futur commissaire priseur voit les toiles bouger…

Étrangement, beaucoup d’oiseaux aujourd’hui, leurs chants en surimpression sur l’image des lieux. J’éprouve la solitude, me dis que ce n’est pas seulement être seule, mais aussi être avec des gens que je ne connais pas, que c’est une forme d’isolement singulière.

Cependant, je la ressens comme une grande liberté, plus que comme quelque chose de difficile. Paradoxalement, les maux enfouis ressurgissent avec beaucoup plus d’acuité au contact des êtres que je connais et plus encore auprès de ceux que j’aime.



« Nero » Diptyque 100x160cm © Cécile Donato Soupama



Un couple de marcheurs, elle, sac à dos de randonnée sur les épaules et un « bâton de marche » dans chaque main – je ne peux réprimer un sourire intérieur-.

Elle observe longuement les toiles, lui préfère l’attendre dehors. S’attardant particulièrement devant Nero, elle me dit :

-« habituellement on voit beaucoup d’horreurs dans les expos d’été, mais là, vraiment, c’est magnifique ! Je vois une influence asiatique, non ? »

Nous parlons de l’expérience de Cécile en Chine, puis des paysages des îles éoliennes.

Lui s’impatiente un peu au dehors, ils poursuivent leur marche. je me dis que toutes deux sommes enrichies, elle par cette escale dans la chapelle, moi par cette rencontre.



« Nero » Diptyque © Cécile Donato Soupama

détail.80x100cm

Je reprend ma lecture :

« La peinture ne vise pas à être un simple objet esthétique, elle tend à devenir un microcosme recréant, à la manière du macrocosme, un espace ouvert où la vraie vie est possible »

François Cheng Vide et plein, le langage pictural chinois, p. 72

Deux gamins de neuf ou dix ans, les mains pleines de cambouis sagement tenues dans le dos, observent les toiles avec attention en se chuchotant à l’oreille. L’un d’eux montre Liu xiaobo de son doigt tout noir :

-« j’aime bien celui-là ! »

-« pourquoi celui-ci justement ? », lui dis-je

-« Ben, je ne sais pas… les couleurs prennent presque toute la place, enfin si on faisait comme si le noir était une couleur, hein ?! » Ils se regardent et gloussent, descendant d’un seul bond les deux marches de l’autel.

-« merci madame », dit l’autre, « c’est une très jolie exposition ! »

Je pense au petit garçon de L’argent de poche -le film de François Truffaut- remerciant « pour ce frugal repas »…

Ils enfourchent leurs vélos et repartent à toute allure, j’envie leur liberté.



Kaos. Pigment/huile/liant sur toile. Série de 4 châssis, 140x90cm © Cécile Donato Soupama

Une agréable visite des nouveaux propriétaires du polyptique Piccolo kaos. J’apprend qu’il est destiné au beau mur blanc d’une maison au Sénégal, face à une fenêtre orientée plein Ouest, d’où l’on peut contempler les coucher de soleil africains, « allucinant de beauté », me disent-ils : j’essaie de me représenter les toiles dans leur futur écrin.

La fin d’après-midi est plutôt calme. Assise sur le seuil de la chapelle, la marée sera pleine basse dans deux heures environ, je suis fascinée par l’immensité du ciel. Comme une pièce meublée semble beaucoup plus vaste qu’une pièce vide, le ciel m’apparait infiniment plus ample, plein de tous ses cumulus ! je contemple au loin un petit groupe de pêcheurs à pieds dont la silhouette se courbe vers les amas de goémons, derrière eux des eaux miroitantes précédant des eaux mats qui portent les voiliers liés à leur bouée blanche.

J’entends les échos lointains de chants bretons parce qu’aujourd’hui, sur une autre pointe de l’île, la fête de la mer bat son plein, qui a commencé ce matin par une procession suivant les ex-votos de l’église Saint Michel, suivie d’une messe en plein air et finira ce soir tard par un feu d’artifice sur les eaux du golfe.

De retour à l’intérieur de la chapelle, je retrouve cet univers en soi et réalise à quel point c’est un lieu à part avec les oeuvres de Cécile qui génèrent une vibration particulière.

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