Correspondances

28 juillet 2011
Île-aux-moines, Chapelle du Guerric, pleine mer à 18h07, marée de 56/62,
Exposition de Cécile Donato Soupama, 14e jour

Aujourd’hui est une vraie chaude journée d’été.
La sueur perle sur le front de certains visiteurs, qu’ils essuient d’un revers de main en entrant dans la chapelle dont j’apprécie la fraîcheur pour la première fois.
Les corps se dénudent, parfois un peu trop.

Quand la mer sera pleine haute, en fin d’après-midi, j’irai tremper mes pieds…

Deux femmes se montrent les toiles l’une à l’autre en levant le menton, elles parlent tout bas.

Une petite fille coiffée d’un chapeau mou en liberty joue à la marelle, sautant à cloche-pied sur les carreaux de l’allée centrale de la nef…

Je songe que je distribue sans compter les sourires, les « bonjour », les « bonne journée » ou les « bonne promenade » depuis aujourd’hui quatorze jours.
Une bonne odeur d’herbe coupée me parvient du Domaine du Guerric.


Ciel et terre, Gao Xingjian (2008)
-« cela me fait penser à un peintre japonais,
mais je ne sais plus son nom ? enfin je crois qu’il a été aussi prix nobel de … ? »
-« Vous pensez peut être à Gao Xingjian ? »
-« ah oui c’est ça ! »
-« Il est chinois, c’est un grand écrivain, un peintre sensible aussi, mais je suis d’accord avec vous pour la comparaison. »

-« tout l’ensemble est très beau ! », me dit une dame, le doigt levé.


Monts Jingting en automne / Shitao (Daoji, 1642-1717),
conservé au Musée National des Arts Asiatiques Guimet

Un groupe d’enfants -des cousins en vacances ?- pénètre joyeusement dans la chapelle : ils s’installent en tas au centre de la nef comme des naufragés sur un radeau, je crois qu’ils jouent, s’inventent une aventure.
Je poursuis ma lecture et il se produit alors un phénomène assez mystérieux, extraordinaire en tout cas : les mots que je lis à cet instant décrivent admirablement ce que j’ai sous les yeux !
Les enfants dans la chapelle restent immobiles un moment, assis par terre, adossés les uns sur les autres puis « certains se dressent d’un élan héroïque et guerrier, certains baissent la tête, d’autres la relèvent, tantôt ramassés sur eux-mêmes, tantôt campés bien droits, ondulant ou balancés. »
Shitao 石濤, L’unique trait de pinceau,
Méthode des Anciens pour peindre les forêts et les arbres


Freud / Hadès / Nero © Cécile Donato Soupama
Un marcheur très « perspicace » et très bavard aussi, voit une photo aérienne dans Freud, un glacier dans Hadès, une éruption volcanique dans Nero, etc.
Mains sur les hanches, il ponctue chacune de ses découvertes d’un hochement de tête énergique accompagné d’un clin d’oeil à mon intention …

Je ne sais ce qui se passe aujourd’hui mais la plupart des visiteurs, à peine le seuil franchit, foncent tête baissée jusqu’à la sacristie comme si un rendez vous très important les y attendait.

Des gens heureux, deux couples et un homme plus âgé, des enfants ouvrent la petite porte de communication avec le parc du Domaine du Guerric et s’y promènent le plus naturellement du monde. Ils sont calmes, savent se placer, s’asseoir dans l’herbe spontanément, se prendre en photo. Leur aisance est impressionnante. Les hommes sont beaux, leurs femmes ont du charme, les enfants des visages d’anges, le grand-père du charisme. Ils sont habillés avec élégance mais sans ostentation : on est partagé entre l’envie de les aimer spontanément et celle de les haïr pour leur désinvolture. Ils semblent ne s’être qu’à peine aperçu de ma présence. J’aime l’idée de ne jamais savoir qui ils sont en réalité pour ne pas briser ce mirage de bonheur.

Le regard de certains est une blessure, le sourire de certains autres un baume.

J’aide un groupe de jeunes-gens à trouver les indices d’un jeu de piste.


Freud. 80×60 cm © Cécile Donato Soupama
Élise Oudin Gilles, une amie peintre achète un catalogue, elle aime beaucoup le petit Freud à la marque rouge. Nous parlons des oeuvres de Cécile, de la difficulté de créer et de l’évolution du travail d’un artiste dans le temps. C’est un bon moment.


Mur de peintures, Daniel Buren de 1968 à 1977,
Musée d’Art Moderne de la ville de Paris
Toute une « famille de rayures » lui succède : vertes et blanches pour madame, bordeaux et blanches pour monsieur, bleu-marine pour les deux petits enfants qui sautent les marches de l’autel en poussant des cris joyeux, redoublés par l’écho dans la chapelle. Je pense à Daniel Buren et à un entretien passionnant écouté sur France culture au début de l’été où il parle de la notion de contemporanéité.

(…) »Comme de longs échos qui de loin se confondent
dans une ténébreuse et profonde unité,
vaste comme la nuit et comme la clarté,
les parfums, les couleurs et les sons se répondent »(…)

Correspondances, extrait – Charles Baudelaire


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