« Sans quoi la lumière n’a pas de vie intéressante »* #2

* Henri Michaux / Émergences-Résurgences / © Éditions Gallimard

verriereL’œuvre au noir / FIAC 2014

 ∫ Suite

Plus loin, je fus attirée par un globe elliptique en fils d’acier, comme un astéroïde inachevé, flottant dans l’air devant une multitude de dessins légers, de trajectoires datées inscrits à même les murs blancs du stand de la galerie In Situ (1). Je devais apprendre qu’était montrée là, par le prisme de la sculpture et des dessins de Joana Hadjithomas & Khalil Joreige, une tentative de capture de la circulation des mails malveillants, porteurs d’arnaques -les scams- en se focalisant sur leur déplacement géographiques.

Joana Hadjithomas & Khalil Joreige / La géométrie de l'espace, (2010) / Acier étiré oxydé / diam. 80 cm et dessins muraux.

Joana Hadjithomas & Khalil Joreige / La géométrie de l’espace, (2010) / Acier étiré oxydé / diam. 80 cm et dessins muraux.

Cette appréhension de l’oeuvre comme une «cartographie imaginaire de la corruption», intention à la naissance du geste de ces artistes, était une grille de lecture. Celle de ces deux créateurs.

J’eus envie d’en inventer une autre. Une autre réflexion sur le langage et notre monde moderne. Je décidais -retrouvant avec bonheur l’impulsion des jeux de l’enfance- d’y voir une modélisation des récits de Marco Polo à Kubilaï Khan dans Les Villes invisibles (2), le merveilleux roman d’Italo Calvino.

Inspiré du Devisement du Monde de Marco Polo (connu aussi sous le nom du Livre des merveilles ou Il Millione- écrit en 1298), Les Villes invisibles se présente en effet comme un recueil de récits de voyages, entrecoupés d’un dialogue imaginaire entre le voyageur vénitien et l’empereur des Tartares. La structure de l’ouvrage, très particulière, se développe en, «d’une part 55 textes répartis en 9 sections suivant l’artifice d’une disposition mathématique, qui sont les 55 villes aux noms de femmes» que le marchand de Venise décrit au Grand Khan, «et d’autre part un récit cadre qui fonctionne comme un commentaire des récits de Marco Polo. Non seulement» -d’après Isabelle Lavergne (3)- «commentaire d’un contenu, mais aussi commentaire de la notion même de récit, de parole, de langue.».

«Il n’y a pas de lien entre les villes, ni de causalité narrative. L’action n’avance ni ne recule. Elle offre au lecteur plusieurs chemins : un parcours linéaire dans lequel on évolue des villes les plus joyeuses (La ville et le désir,  La ville et la mémoire) aux villes les plus sinistres (Les villes et les morts, Les villes cachées) ou une lecture dans le désordre, par catégorie thématique»,  écrit Béatrice de Mondenard (4).

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Joana Hadjithomas & Khalil Joreige / La géométrie de l’espace, (2010) / Acier étiré oxydé / diam. 80 cm et dessins muraux.

C’est là que ma rêverie rejoignit l’intention de Joana Hadjithomas & Khalil Joreige, les auteurs de cette œuvre. Car la prose d’Italo Calvino, publiée en 1972, est «numérique avant l’heure»(4). C’est en effet «une construction en réseau, faite de circuits, de chemins, de liens(…).»

L’imaginaire semble aujourd’hui se définir plus du point de vue de l’espace que de celui de l’histoire. Comme l’écrivait Michel Foucault -en 1967 déjà !- : « L’époque actuelle serait peut-être plutôt l’époque de l’espace. Nous sommes à l’époque du simultané, nous sommes à l’époque de la juxtaposition, à l’époque du proche et du lointain, du côte à côte, du dispersé. Nous sommes à un moment où le monde s’éprouve, je crois, moins comme une grande vie qui se développerait à travers le temps, que comme un réseau qui relie des points et qui entrecroise son écheveau.»(5) Italo Calvino lui-même écrivit : «ce livre est conçu comme un polyèdre avec des conclusions inscrites un peu partout, le long de toutes ses arrêtes.»(6)

J’achevais l’écriture de cette chronique, assise à la terrasse du Nemours -mon café préféré-, place Colette, face à la Comédie française. Un frais soleil d’automne projetait sur les pavés teintés d’œil de perdrix les ombres pâles des passants qui entraient et sortaient des jardins du Palais Royal. Je parcourais les allées de ma mémoire tout en lisant Les villes invisibles. «Au bout de trois jours, allant vers le midi, l’homme rencontre Anastasie, ville baignée par des canaux concentriques et survolée par des cerfs-volants(…)»(7) L’homophonie du nom de la ville imaginaire de Calvino avec de celui d’un des derniers géants du minimalisme américain, William Anastasi(8), fit surgir l’image de son troublant dessin sur papier noir, remarqué sur les cimaises de la galerie Jocelyn Wolff.(9)

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William Anastasi, Without Title (One Hour Blind Drawing With White), 2010, stick de peinture à l’huile sur papier, 165 x 182 cm.

Je me souvins d’une émotion très physique, palpable pour cette oeuvre simple, conceptuelle. La sensation d’une pupille d’Onyx qui aurait englouti son iris. Et, comme Junichirō Tanizaki dans Éloge de l’ombre, «(…)malgré moi je battis des paupières.»

Réalisée à l’occasion d’une exposition qui lui était consacrée à la galerie Jocelyn Wolff(9),  cette œuvre fut créée in situ par William Anastasi. Un « One hour blind drawing »,  une heure de dessin à l’aveugle, de ses deux mains tenant chacune un crayon et courant sur une grande feuille de papier noir. Dans un entretien paru dans Le Quotidien de l’art(10), William Anastasi déclarait à propos de son travail : « Mes œuvres circulent en elles mêmes. Elles sont l’ici et le maintenant, un simple réarrangement de molécules». L’artiste aime dessiner «presque autant que de jouer du piano», dit-il. Il dessine, donc, sans cesse. Ses mains, comme la pointe d’un sismographe, se déplacent sur le papier, tracent des lignes noires ou colorées, qui s’entremêlent, s’écartent les unes des autres ou au contraire se superposent.

Il était aussi un grand amateur d’échecs auxquels il a joué avec son ami le compositeur et plasticien américain John Cage, quotidiennement, pendant quinze ans. Et je songeai, amusée par cette correspondance, à l’échéquier devant lequel s’achève, à la fin du livre d’Italo Calvino, le dialogue entre l’Empereur et le Vénitien : « Revenant de sa dernière mission, Marco Polo trouva le Khan qui l’attendait assis devant un échiquier. D’un geste, Kublaï l’invita à s’asseoir devant lui et à lui décrire avec la seule aide des échecs les villes qu’il avait visitées. Le Vénitien ne perdit pas courage. Les échecs du Grand Khan étaient des pièces d’ivoire poli : disposant sur l’échiquier tours menaçantes et chevaux ombrageux, accumulant les bandes de pions, traçant des voies droites ou obliques selon la progression de la reine, Marco recréait les perspectives et les espaces de villes noires et blanches par les nuits de pleine lune.»(11)



 Notes & liens pour aller plus loin…


 (1) Galerie In Situ

Les-villes-invisibles-dItalo-Calvino(2) Italo Calvino,  Les villes invisibles, traduit de l’italien par Jean Thibaudeau, Gallimard, collection Folio, 208 pages.

(3) Isabelle Lavergne est maître de conférences d’Italien de l’Université de Paris-Sorbonne. Son activité de recherche porte sur la poésie et la littérature du XXe siècle et en particulier, dans une perspective lacanienne, sur la fonction du regard et de la langue. Ses derniers travaux portent sur l’œuvre de Calvino, la poésie italienne contemporaine et la traduction. → lire ici son passionnant article : Les villes invisibles d’Italo Calvino, un voyage sans fin dans l’empire de la langue (entre voyage hystérique et expression de la féminité).

(4) Béatrice de Mondenard, journaliste et auteur → lire sur le site d’Arte son intéressante analyse : Italo Calvino, l’auteur invisible.

(5) Michel Foucault, « Des espaces autres », conférence au cercle d’études architecturales le 14 mars 1967, in : Architecture, Mouvement, Continuité, n°5, octobre 1984, p. 46.

(6) Dans un texte écrit pour une conférence à Columbia University en 1983.

(7) Les villes et le désir.  2Les villes invisibles, collection Folio, page 19.

w_anastasi(8) William Anastasi, et né à Philadelphia en 1933. Il s’installe à New York dans les années 1960 et commence à y travailler. Grand ami du compositeur John Cage, il a travaillé aux côtés du danseur et chorégraphe Merce Cunningham et continue de côtoyer le plasticien Carl André. Son œuvre conceptuelle, simple et brute est longtemps restée ignorée des historiens de l’art. Une rétrospective lui est consacrée en 2009 à L’Esberg Museum of Modern Art au Danemark, une exposition de ses dessins à la Gering & Lopez Gallery à New York en 2010 suivie d’un John Cage Award, et dernièrement cet itinéraire à la galerie Jocelyn Wolff.

(9) Galerie Jocelyn Wolff

(10)  Le Quotidien de l’art

(11)  Les villes invisibles, collection Folio, page 148.

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