Calendrier de l’avent / 24 visages #18

Lorsque Amaury-Duval fait son portrait, la comtesse de Loynes n’est encore que Jeanne de Tourbey. Ce qui était déjà une étape dans l’ascension fulgurante de cette jeune femme à l’itinéraire plus que romanesque, future grande dame du « Tout-Paris des lettres » du second Empire et des débuts de la IIIe république.

Née Marie-Anne Detourbay, issue d’un milieu simple, employée à huit ans au rinçage des bouteilles de champagne, elle quitte Reims, sa ville natale, à quinze ans pour conquérir Paris.
À l’inverse de son modèle, le peintre Eugène Emmanuel Amaury Pineu Duval qui choisit de se présenter sous le nom d’Amaury-Duval à partir de 1833, est issu d’un milieu aisé et cultivé. Son père, Charles-Alexandre-Amaury est un érudit, diplomate, archéologue et homme de lettres français.(1) Amaury-Duval pourvu lui aussi des qualités d’analyste et d’écrivain, est l’auteur de L’Atelier d’Ingres (2), paru en 1878. Un témoignage précieux sur les ateliers d’artistes au XIXe siècle. Ce portraitiste et peintre d’histoire entré dans l’atelier d’Ingres en 1825 est, en effet, l’un des plus célèbres élèves et des plus proches suiveurs du maître de Montauban.

Mme de Loynes

Madame de Loynes (1837-1908), 1862,  Amuary-Duval (1808-1885), Huile sur toile, 83 x 100 cm, Musée d’Orsay, Paris.

Arrivée à Paris et se faisant désormais appeler « Mademoiselle Jeanne de Tourbey », elle sait habilement tirer parti de sa beauté et de son esprit pour faire oublier ses origines modestes. Formée par les écrivains Charles-Augustin Sainte-Beuve et Ernest Renan, elle apprend si vite qu’elle deviendra bientôt l’animatrice d’un des salons littéraires les plus courus de son temps. Aimée et soutenue par des hommes d’influence : Marc Fournier, son premier protecteur – directeur du théâtre de la porte Saint Martin, puis le prince Napoléon –cousin de Napoléon III– qui l’installe magnifiquement dans un appartement de la rue l’Arcade, à deux pas des Champs-Élysées où elle établit son premier salon littéraire.
En 1862, l’année où Amaury Duval réalise ce portrait, elle rencontre Ernest Baroche, fils du ministre de Napoléon III, Maître des requêtes au Conseil d’État et directeur du commerce extérieur au ministère de l’agriculture. Un amour réciproque les unit. Ils se fiancent à la veille de la guerre franco-prussienne. Mais le jeune fiancé meurt au combat laissant à la belle une fortune de 800 000 Francs-or (environ 2,5 millions d’Euros) et une sucrerie.
Le directeur de cette usine est le comte de Loynes. Il tombe amoureux d’elle et l’épouse, religieusement seulement, car la famille s’était opposée à leur union civile. Ce mariage lui ouvre les portes de la haute société. Séparée de son époux -opportunément parti pour l’Amérique où il disparait- elle porte et conserve néanmoins l’usage des nom et titre de Comtesse de Loynes.

Installée désormais sur les Champs-Élysées, elle reçoit chaque jour de cinq à sept heures dans son salon où se presse, au fil des années, toute une pléiade d’hommes de lettres et d’artistes : Sainte-Beuve et Renan, Théophile Gautier, Gustave Courbet, Alexandre Dumas père, Sarah Bernhardt, Guy de Maupassant, Anatole France, et tant d’autres.
Gustave Flaubert, follement épris, lui écrira des lettes enflammées. La belle comtesse inspirera Marcel Proust pour les personnages de sa Recherche du temps perdu.Visage de Loynes

Pour mettre en valeur la beauté magnétique de son modèle, Amaury-Duval convoque tout le savoir-faire hérité des portraits de son maître Ingres, peignant un visage à l’éclat opalin soutenu par une main gracieusement repliée comme celle de la comtesse d’Haussonville.

Lorsque l’on découvre le tableau sur les cimaises du musée d’Orsay, la pâleur de clair de lune de ce visage émergeant de la brillante robe de taffetas noir, accroche le regard et attire irrésistiblement. Cheveux de jais, petite bouche mutine, fascinant regard gris sous les paupières ombrées, tout concoure à magnifier cette « grâce de panthère », comme l’écrivait Gustave Flaubert.
Le lustre de la jeune femme est encore rehaussé par un écrin de lumière qui révèle le fond de Boucles Loynestenture violine sur sa droite et les fronces d’organdi blanc de sa robe du dessous, rebondi en reflet sur le jonc en or à son poignet gauche et s’épanouit dans les coussins de soie bouton d’or sur lesquels son coude prend appui. On peut imaginer que les divins pendants d’oreilles de style néogrec, admirablement rendus par Amaury Duval lui ont rappelé les splendeurs de la statuaire grecque d’Olympie et la peinture byzantine admirées en 1829, année où il fait partie de la commission d’artistes et de savants désignés par Charles X pour une expédition en Grèce.

Puissante sous le Second Empire, elle l’est encore dans les trente premières années de la IIIe République, régnant sur ce qu’il y a de plus en vue dans le monde de la littérature et de la politique. Mais le tour que prend la prodigieuse carrière de la comtesse de Loynes dans la seconde partie de sa vie assombrit l’attrait pour cette héroïne de roman.
Ses préférences littéraires sont, en effet, plus judicieuses que ses inclinations politiques. En réaction à la création de la Ligue des Droits de l’Homme par Ludovic Trarieux, juste après la condamnation d’Émile Zola à la suite de son « J’accuse », Madame de Loynes est à l’origine de la création de la Ligue de la Patrie française. Partie prenante du boulangisme et de l’affaire Dreyfus, elle est efficace, voire indispensable, à la création du mouvement et du journal L’Action française, quotidien nationaliste, antidreyfusard et antisémite.

Je préfère achever mon propos sur ce portait en attirant l’attention sur le délicat bouquet de violettes qui se distingue à peine dans l’ombre de la robe, subtil écho aux murs de même couleur et clin d’œil à Alexandre Dumas fils qui avait baptisé la belle «la dame aux violettes».


(1) En 1794, le père du peintre fonde La décade philosophique, littéraire et politique, devenue ensuite la Revue philosophique et fusionnée avec le Mercure de France en 1807. En 1811, il est élu membre de l’Académie des Inscriptions et belles lettres.
(2) On peut consulter L’atelier d’Ingres sur le site de la BNF

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